An 2064…


Ma vie d'écrivain / vendredi, juillet 25th, 2014

081… Ma vie se termine.

J’ai 84 ans et quelque chose me dit que j’en aurai jamais 85.

Le soir, parfois, je me surprends à penser au passé… Après toutes ces années à imaginer l’avenir et souvent à le craindre, c’est le dernier loisir qui me reste.

J’ai été aimée par les gens qui y étaient obligés : famille d’abord, qui se couvraient de douceur face à cette enfant si semblable aux autres mais si différente finalement, à l’adolescence les masques sont tombés : les leurs ! Il y en a à qui j’ai pardonné, d’autres que j’ai superbement ignorés. Couper les ponts a été ma plus grande spécialité.

J’ai été aimée par quelques garçons ensuite. Quels que soit leur âge, ils n’étaient jamais des hommes, rien que des garçons, des petits gamins perdus dans une carapace de grande personne, incapables de lire entre les lignes, infoutus de se projeter plus loin que le lendemain… Je ne leur en veux pas, c’est aussi de ma faute…

Je me suis toujours laissé guider par la passion, intensément et fébrilement… Ils ne pouvaient pas suivre, ils étaient trop peureux. Mes premières étincelles les fascinaient mais ils s’épuisaient avant les suivantes.

Alors j’avais construit tranquillement ma vie seule… Mon cocon, mes choix et mes moyens. Un travail que j’ai aimé et qui a tout pompé, des murs à moi dans une banlieue peu tranquille mais dans laquelle je n’ai jamais ressenti aucune insécurité.

 

Et puis il y a eu le Ressourcement… Insidieusement la politique a tourné, les partis ont changé de nom… PIF a été le premier, c’était frais et innocent, ça pouvait même décrocher un sourire si on s’efforçait d’oublier que ça voulait dire « Parti Identitaire Français »…

La dernière élection leur a donné le pouvoir en toute légalité, à la faveur de ce j’m’en foutisme ambiant qui succédait à des années d’une démocratie fadasse. C’était il y a quelques décennies déjà, il n’y a plus eu d’autres scrutins ensuite, le système avait été « retravaillé », ainsi que les médias, ainsi que les conditions de l’appartenance française…

Beaucoup ont été chassés. Sans bruit. Sans opposants, ou alors pas longtemps…
La plupart de la population s’est adaptée… On s’adapte à tout finalement !
Ceux qui étaient en désaccord ont fui. A l’étranger, ou mentalement seulement. Les maisons d’aliénés ont fleuri, on ne peut pas dire qu’ils aient tous été fous, mais ce qui est certain c’est qu’il y en avait des artistes, traités aux sédatifs et promis à une triste perte d’inspiration.

Moi aussi j’ai fui, mais différemment. J’y ai vu l’opportunité de flatter mon égoïsme. J’ai abandonné mon poste de professeur des écoles au moment de la refonte des programmes, lorsqu’on nous a ordonnés de cesser d’enseigner l’histoire et l’anglais. J’ai abandonné mon appartement également, qui tenait malgré tout encore le coup dans une banlieue se muant insidieusement en ghetto. J’ai abandonné le corps réfrigéré de Môm, pour lequel je payais depuis une petite paire d’années, parce que je refusais de la perdre.

Et puis je suis arrivée ici, au fin fond d’une région rurale qui n’a plus de nom, dans une ruine que je me suis efforcée de restaurer, recueillant toutes les bêtes abandonnées qui venaient boire à ce robinet qui ne cessait de goutter…

Plus de médias, plus de contrôles sanitaires ou identitaires (j’avais détruit ma carte à puce, j’étais civilement morte), je n’ai plus revu un seul franc, ni un seul centime pour les années qui ont suivi.

Je voyais quelques voisins à l’époque où j’ai réussi à accéder à l’autonomie énergétique… Lors des premiers temps, à la mise en place du couvre feu, ils venaient chercher la lumière chez moi, comme s’ils en avaient besoin de façon vitale, comme si le seul fait d’être privés d’électricité après 22h00 violait leur liberté de façon inacceptable ! Et puis comme je n’avais pas d’écrans, ni de loisirs digitaux, ils se sont vite lassés. A quoi bon rester autour de l’ampoule pour seulement écouter des histoires d’insectes disparus ? Qui trouve utile de se rappeler à quoi ressemblaient les abeilles ?

Ensuite je n’ai plus vu grand monde… Parfois quelques jeunes égarés, que la révolte de l’adolescence poussait à s’isoler. Mais leur formatage avait été si méticuleux, qu’ils étaient très rapidement rongés de culpabilité et même victimes de symptômes physiques s’apparentant à ceux du manque, ils reparaissaient à la société très peu de temps après, en quittant ma maison et me considérant comme folle. Déroutée de tant de rejets les premiers temps, je m’y suis pourtant habituée.
Il y a eu quelques compagnons aussi… Mais ceux qui avaient baissé les bras m’apparaissaient mous et ternes tandis que ceux qui bataillaient encore avaient des ambitions hors de toutes possibilités, une espèce de fibre révolutionnaire quasi suicidaire.
Beaucoup sont morts, la plupart sont partis, quelques uns ont été internés. Aucun n’est resté !

J’avais une réputation fut un temps ! J’étais celle qui résistait pacifiquement… Certains envisageaient ça comme du génie, d’autres comme de la bêtise.
De toute ma vie j’ai eu des heures de gloire, à peine je commençais à m’aimer un brin que déjà la médaille se retournait et on en voyait le revers, la face caché qui ne reflétait plus que les travers odieux de chacun. J’en ai drôlement morflé quand j’étais plus jeune. Aujourd’hui je m’en fous bien.

Je ne me plains plus, les chiens n’écoutent pas… La routine d’un quotidien a rapidement succédé aux terreurs de vivre cachée, finalement lorsque personne ne vous cherche, vous n’avez plus besoin de vous cacher… Je suis française, je ne milite pas, je ne gène personne.

J’ai aujourd’hui ce que j’ai toujours recherché : je suis seule, je suis libre, je meurs seule, je meurs libre.

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31 réponses à « An 2064… »

  1. Pour la partie politique tu es quand même bien négative, j’espère que l’avenir te détrompera parce que ça me botte pas plus que ça cet avenir !
    Et cet avenir pour l’instant il te plait ou pas ? J’aime bien les bilans de vie (bon toi tu anticipes un peu quand même :P), j’avais adoré le bouquin Mémé Santerre.

      1. Moi j’ai adoré. Je l’ai lu peu avant mon mariage et lire le sien au début du siècle ça remettait les réalités en face (pour le mariage ils avaient ciré leurs chaussures au lard pour que ça brille, ils avaient empruntés les alliances de leurs parents, ils avaient 5 meubles pour leur maison, etc.). On a la belle vie mine de rien :)

      1. Ou à 315ans… la nouvelle Jeanne Calment, et tu passeras sur TF1 pour chacun de tes anniversaires (entre 122 et 315, ca en fera un paquet de JT !!!)

  2. arf merci pour le lien ! c’est très très bien écrit… bon, je plombe l’ambiance tout de suite ? je ne vois pas un avenir super rose alors, ça me paraît en plus sonner très juste…

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