De la philo dans ma classe.


Ma vie de prof des écoles / jeudi, septembre 17th, 2015

certitudeL’année dernière, les CM1 posaient des problèmes à leurs enseignants. Ils étaient souvent punis chez moi.

L’année dernière, je tentais par tous les moyens possible de me débarrasser de ma classe pour prendre les CM1 pour des petites leçons par ci, par là… Des décloisonnements que ça s’appelle.

L’année dernière, tout le monde s’accordait à dire que ces élèves allaient être hyper difficiles l’année suivante et que les enseignants de CM2 devraient donc être dotés de sacrées couilles beaucoup de patience et de courage.

Forcément, je me suis donc portée volontaire.

Ma classe est donc composée de 30 de ces ex-CM1. Des élèves que je connaissais pour la plupart et leurs parents que je n’imaginais pas aussi angoissés quant à l’avenir de leurs rejetons. C’est là que je me suis rendue compte qu’effectivement, l’année passée a dû être sacrément éprouvante, et pas seulement pour les enseignants du coup : les familles aussi !

Quoi qu’il en soit, ma réputation m’a précédé et certains parents ont été tout de suite soulagés, les autres ont attendu la réunion pour avoir une idée… Je pense qu’ils ont pu clairement me cerner lorsque des phrases comme celles-ci sont sorties de ma bouche :
« Ce choix de niveau et de constitution de classe est absolument volontaire et je suis ravie de cette classe »
« Effectivement, rien n’est laissé au hasard, tout est prévu et organisé, je sais où je vais »
« La notion même de problème de comportement n’existe pas pour moi »
« Il est clair que je connais les élèves, et qu’eux me connaissent aussi donc je n’ai aucune crainte ».
Déjà, la plupart des parents présents semblaient avoir un poids de 54Kg en moins sur les épaules.

Et puis j’ai donné l’assaut ultime en annonçant que pour renforcer la solidarité, le respect et l’unité de la classe, j’allais instaurer des débats philos.

Eh ouais ! Rien que ça !

Maintenant que j’ai un peu de recul (trois semaines de pratique en classe), je peux déjà faire un petit bilan et vous en parler plus en connaissance de cause.


Comment ça marche ?

Le débat philo pour les classes de cycle 3 est évidemment plus une tribune d’expression qu’un réel travail sur les notions profondes des philosophes antiques !
Dans ma classe, il se passe en deux temps.

Le lundi, je donne le sujet de la semaine en classe. Je laisse quelques minutes de réflexion à mes élèves et je désigne le premier à parler. L’élève peut s’exprimer ou passer la parole à son voisin. Le déroulement de parole suit un fil invisible à travers la classe que les élèves connaissent, je n’ai donc pas à intervenir du tout.
Évidemment les élèves dont ce n’est pas le tour ne doivent ni parler ni réagir, il ne sont que dans une posture d’écoute.
On dit ce qu’on pense réellement, sans tenir compte du fait que ça a été déjà dit ou pas. C’est un avis très personnel.

Pendant ce temps, je note les idées qui me semblent intéressantes sur une feuille A4 (non affichée pour le moment, c’est juste pour moi). Je ne dis rien, n’interromps pas, ne guide pas. C’est leur moment !

Le mercredi arrive le débat. Le laps de temps entre les deux séances est calculé afin que les élèves puissent en reparler entre eux et réfléchir un peu seuls également.
Le débat est un moment où qui le souhaite peut prendre la parole, je commence à lancer le débat en relisant les notes prises la séance précédente puis c’est moi qui interroge les élèves qui lèvent le doigt. Là encore, la règle numéro 1 est le respect de la parole de l’autre, on est attentif, on écoute et si on souhaite réagir, il y a des gestes.
Un geste veut dire qu’on est particulièrement d’accord avec ce qui est en train d’être dit, un autre signifie qu’on pense qu’il faudrait un peu recentrer le débat ou que l’élève parle trop longtemps, un autre encore demande la parole en priorité pour réagir directement à ce qui est en train d’être dit.
Personne n’interrompt personne et les réactions sont donc silencieuses. Il m’arrive parfois de recentrer le débat ou de le relancer en me servant d’une idée précédemment amenée par un élève (et je me sens comme Michel Field à ce moment-là)


L’accueil de cette nouvelle discipline.

Les parents ont donc été impressionnés et les élèves sont ravis. Moi aussi !

Les débats (avec des sujets adaptés à leur niveau et à leur préoccupations) sont tous très suivis et engendrent une vraie réflexion. Ils sont d’accord ou pas d’accord mais il n’y a aucun jugement de valeur, c’est impressionnant, je n’imaginais pas que ce serait si facilement mis en place, je pensais que j’aurais à faire quelques ajustements, mais que nenni !

Le respect est au rendez-vous et ils s’en rendent compte eux-mêmes. Au niveau de la participation, il n’est pas rare que ce soient les mêmes élèves qui réagissent plusieurs fois lors d’un débat mais suivant le sujet certains que je n’entends pas beaucoup participent spontanément.
Toutes les semaines ils viennent me voir juste après en me disant qu’ils ont eu l’impression d’avancer dans leur manière de penser, d’avoir changé d’avis, ou même seulement d’avoir énormément apprécié ce sujet en particulier…

Je crois sincèrement qu’il s’agit d’une pratique positive et utile ! Je suis contente de pouvoir instaurer ce moment.


Les sujets.

Outre les sujets qui se rapportent au programme (qu’est-ce qui provoque la violence ? pourquoi y a-t-il des gens racistes ? est-ce que tous les garçons et les filles doivent avoir les mêmes droits ? doit-on toujours obéir ?…), j’ai trouvé intéressant d’avoir également des sujets qui peuvent parler de leur réalité, leur vie actuelle (quelle est la place d’un enfant dans une famille ? pourquoi y a-t-il des gens qui divorcent ? qu’est-ce qu’un échec ? est-il difficile de grandir ?…)

J’ai essayé d’être équitable entre les sujets durs (pourquoi mourrons-nous ? pourquoi la religion existe-t-elle ? le malheur c’est quoi ?…) et les sujets plus légers et bienveillants (comment faire pour être heureux ? aimer quelqu’un, qu’est-ce que ça veut dire ? pourquoi dit-on parfois « c’est beau » ?…)

Jusqu’ici, mes trois sujets proposés ont eu un franc succès (avec un légère préférence néanmoins pour le « difficile » sur le malheur), les échanges sont constructifs et peu d’élèves sont totalement hors sujet.
C’est parfois difficile à l’un d’entre eux de s’exprimer sans mon aide, j’essaye donc de reformuler ses idées (car il veut participer malgré tout, ce que je trouve génial) en lui demandant si c’est bien ce qu’il voulait dire mais j’espère avoir de moins en moins besoin de le faire.

Qu’en pensez-vous ? Comment réagiriez-vous si votre enfant avait une telle pratique en classe ?

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43 réponses à « De la philo dans ma classe. »

  1. Je trouve ton projet très constructif et original. C’est super de donner les moyens, à travers l’école, aux jeunes de s’exprimer. J’espère que cela va porter ses fruits! ;)

  2. Heu… je voudrais savoir combien d’entre vous sont volontaires pour ce genre de projet ???? C’est vrai qu’il faut s’investir… et dans certaines ambiances ce doit être une vraie sinécure !
    Eh bien je te souhaite du courage et un très beau succès, pour eux et pour toi ! Bravo
    Mireille de Mireo-Créations

    1. Eh bien dans notre établissement ce pourrait être un bon pourcentage car nous sommes une équipe assez jeune.
      Mais je suppose aussi que s’il y avait une véritable formation, ou quelque chose de « clé en main » pour ce genre de choses, ce serait également plus facile pour les enseignants !

  3. Au delà de la portée « philosophique », ce qui me plait dans cette démarche c’est la notion d’échange d’idée qui implique le respect de la parole de l’autre et l’écoute. Ca n’a l’air de rien, mais quand je vois le nombre de personne qui n’arrive pas à écouter les autres…

  4. En voilà une idée géniale!
    Je pense que c’est super intéressant et constructif pour des enfants de parler de ça, de s’interroger et de découvrir aussi ce que les autres pensent, leurs idées sur des sujets proches de leur quotidien.
    Chapeau ma belle. Tu vas faire des envieux maintenant…

  5. Je trouve ça génial, comme initiative :)
    Si ma fille pouvait bénéficier de ce genre de rendez-vous, hebdomadaire, qui plus est (si j’ai bien compris) je trouverais ça tout à fait exceptionnel.

    D’un autre côté, ne crains-tu pas les « bruits de couloirs », du style : « Pendant le « cours » de philo de Mme Agoaye, Untel a dit qu’il pensait xxxx. Untel, il est raciste/con/idiot. » (rayer la mention inutile).
    Certaines réflexions faites en classe pendant ce temps de parole peuvent aussi remonter à des parents peu scrupuleux et un peu étroit d’esprit, être colportées sur tel ou tel élève.

    C’est une tranche d’âge que je ne connais pas bien (ma fille est encore en maternelle) et donc il se peut que j’extrapole, mais je m’interroge sur les possibles dérives.

    En tout cas, chapeau pas pour l’organisation super au top :) Tiens-nous au courant des avancées.

    1. Oui c’est ça, hebdomadaire.
      Concernant les bruits de couloir, comme nous sommes une petite ville tout se sait super rapidement, et ce qui se sait aussi déjà, c’est que je suis connue pour ne pas avoir la langue dans ma poche (parent ou pas d’ailleurs).
      Le truc a été amené de façon à ce que chacun puisse dire ce qu’il pense et qu’il ait cette liberté sans subir le jugement des autres (facilité par le premier temps de parole, celui sans aucune réaction).
      Ensuite, durant le second temps si les propos des enfants deviennent trop cinglants, je rectifie le tir (enfin ce n’est jamais arrivé mais c’est ce que je ferais). On a tout le projet de l’année sur la solidarité, le refus des discriminations et l’entraide, alors je ne suis pas sûre que ça se produise du coup :)

  6. Mon aîné est en CM2 (donc tu vois mon intérêt) et franchement j’applaudis ton initiative ! C’est génial ce que tu fais là ! Moi je fais ça aussi mais pas en pro, juste en « maman » avec mon grand qui me pose 1 milliard de questions, j’en profite pour rebondir sur des grandes notions mais toujours en essayant à mon humble niveau de « non pro » de m’adapter à lui. Je sais que la maîtresse de mon grand organise de temps en temps des débats, je ne sais pas si elle a recommencé cette année (il l’avait déjà en CM1), faudra que je demande à mon grand ;-)

    1. Bien sûr que ces discussions sont idéales à avoir à la maison, en famille, les questions sont plus simples à poser et les échanges sont plus rapides. Mais la notion de groupe (et grand groupe, dans mon cas ils sont 30) apporte un petit plus que je voulais justement mettre en avant : la multitude des avis et des façons de penser, être d’accord ou pas d’accord c’est naturel et acceptable.
      En tous cas ils s’éclatent !

  7. Top , c’est top ! Quand j’étais gamine j’ai connu ce genre de débats mais seulement à partir du collège . Et ils m’ont permis de structurer ma façon de penser et m’ont aidé à me faire ma propre opinion en m’eloignant du mode de pensée familial . Alors BRAVO !

    1. Merci Nathalie :)
      C’est exactement la façon dont je leur ai amené ce moment : « apprendre à penser », tout en sachant qu’on ne peut pas toujours être d’accord avec tout et qu’on peut aussi changer d’avis.

  8. Voilà, c’est en gros ce que ma collègue fait… mais en moins de temps (elle propose ça en environ 1 heure) avec des sujets variables… des machins « sensibles » mais aussi des trucs genre « qu’est-ce que le beau », etc. L’idéal étant bien sûr que l’enseignant poursuive en classe…

  9. Si les profs que j’avais eu plus jeune auraient pu être comme toi, j’aurais peut-être aimé un peu plus apprendre et détester un peu moins l’école.
    Je te tire mon chapeau de t’être lancé dans un projet comme celui-ci ! Well done !
    Que la force soit avec toi ! :)

  10. […] vous avais déjà expliqué le principe des débats philo. Généralement, les interventions d’Antoine sont rares, mais précises et d’une […]

  11. BRAVO ! Excellente initiative, d’une portée sociale énorme. Le débat, l’écoute, la prise de parole modérée et le respect du temps de parole de l’autre, en l’ECOUTANT pour l’entendre (et respecter son idée) ! …
    J’espère que cette pratique sera étendue à toutes les classes, et pas seulement celles « en difficulté » .. parce que de mon point de vue, c’est l’enseiegnement dans sa totalité qui est en difficulté, et l’éducation qui est globalement à revoir .. (et les exemples différents et probants existent dans ce monde)
    Je dis une chose : FAITES PASSER !!

    PS : J’apprécie aussi votre attention portée à répondre à chaque commentaire, bel effort et rare !

  12. Démarche très intéressante qui devrait même être remboursée par la sécurité sociale ;)

    Il existe un tas de propositions pour mettre en place des ateliers philo dès l’école. Des plus disciplinaires au plus libres. Votre démarche se rapproche elle des plus libres.

    Pour ceux que cela intéresse ou qui souhaitent se former, l’association AGSAS-Lévine propose des formations. Un entretien avec une formatrice de l’association paru dans Non-Violence Actualité (n°339 de mars-avril 2015) donne une idée du potentiel de cette démarche, et cela dès la grande section de maternelle !

  13. Eh bien, je n’ai pas d’enfant, mais si j’en avait je ne pourrais pas leur souhaiter mieux comme enseignante !

    Depuis que j’ai réalisé mon BAC en option philosophie, je me suis toujours dit que cette branche, en tant que pratique qui cherche à développer la pensé, devrait être enseigner plus tôt et obligatoirement. J’en ai personnellement tiré énormément et je ne serais certainement pas le même type de personne sans être passé par-là.

    1. Je pense que c’est effectivement très important. Exercer la gymnastique de la pensée, pour ne pas se laisser formater par le premier gars charismatique venu… Apprendre à réfléchir !
      Merci pour ton commentaire :)

  14. Salut !

    Je ne sais pas si tu as vu, mais Frédéric Lenoir a sorti « philosopher et méditer avec les enfants » et il conseille l’enseignement de la philosophie dès 7 ans et quand j’ai vu ça je me suis souvenue de cet article et j’ai pensé à toi ^^’

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