Fuite ordinaire


Ma vie d'écrivain / lundi, février 22nd, 2016

porteLorsqu’elle referma sa valise, elle était persuadée que sa vie allait changer. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’on l’observait…

« Mais qu’est-ce que tu fais ? »

Elle sursauta très vivement, et se mordit presque immédiatement les lèvres de cette perte de contrôle. Il a forcément dû remarquer qu’il lui a fait peur, c’était peut-être même probablement son but.
Il ne faut pas qu’elle soit faible.
Il ne faut pas qu’elle lui montre qu’elle le craint.

« Tu te fous de ma gueule ou quoi là ? Pourquoi t’emballes mes affaires ? Tu crois que c’est si simple ? »

Oui en réalité c’est ça… Elle a très clairement été stupide. Elle a présumé de ses forces.
Logiquement il ne devait pas rentrer avant deux bonnes heures. Normalement elle aurait dû avoir le temps de tout emballer et de tout mettre sous l’abri du jardin de devant.
Elle aurait fermé la maison et serait ensuite partie très loin et très longtemps. Ou peut-être moins loin mais longtemps quand même.
Lorsqu’il serait rentré il aurait été probablement furieux mais elle ne l’aurait pas vu, elle aurait été en sécurité, ailleurs.

« Mais putain qu’est-ce que tu crois ? Tu veux te débarrasser de moi mais c’est pas comme ça que ça marche… Tu es coincée ma petite mère. Depuis le premier jour t’es foutue ! »

Il défait rageusement la valise, ses affaires volent dans la pièce. Il s’en fout il ne ramassera pas, c’est elle qui le fera, docilement quand tout ça sera terminé, quand ils se seront tous les deux calmés.
Ce n’est pas la première fois qu’elle tente, mais à chaque fois elle échoue.
C’est à croire qu’il possède un radar ou qu’il a un sixième sens pour déceler les moments où elle se sent le courage de le mettre dehors. A chaque fois il écourte ses sorties, ne dort plus, se méfie, il devient même plus affectueux envers elle.
Elle n’en peut plus de cette situation.

« D’ailleurs je me demande vraiment ce que tu pensais que j’allais faire. Tu croyais que j’allais pas revenir ? Que j’suis pas capable de camper devant la porte pour attendre le jour où tu reviendrais ? Parce que t’es forcée de revenir c’est ta maison bouffonne ! »

Il a raison, bien sûr qu’il a raison, elle se doute forcément que ce n’est pas si simple, elle sait qu’il y a toujours une énorme crevasse dans ses plans infaillibles.
Mais elle garde l’espoir fou qu’un jour l’un d’eux fonctionnera, ou bien qu’elle finira par l’avoir à l’usure, qu’il se lassera et qu’il se résignera à la quitter, à la laisser tranquille, reprendre sa vie là où elle l’avait laissée avant qu’il n’arrive.

La valise est vide. Il la regarde dans les yeux.

« Pourquoi tu me fais ça Charlotte ? On est pas heureux tous les deux ? Ça ne veut rien dire pour toi ce lien qui existe entre nous ? Tu t’en fous de tout ça ? »

Voilà qu’il essaye de la prendre par les sentiments maintenant. Elle sait très bien que ça n’est qu’une manœuvre de plus. Il va être de plus en plus insistant et elle se renfermera sur elle-même. De plus en plus. Pour ne pas le voir, ne pas le sentir, ne pas lui céder.
Et puis comme il sera déçu il partira furieux et il claquera la porte.
Sans doute qu’il la fermera même à clé.

« Regarde-moi. S’il te plaît. Prends-moi dans tes bras. Tu comptes pour moi tu sais, je t’aime moi. Dis-moi que tu m’aimes. Dis-le moi ! »

Il la secoue par les épaules.
Elle est prostrée.
De plus en plus vide.
De plus en plus froide.
Regard dans le vide.
Absence de tout.

« Putain mais merde ! »

Et voilà, il l’a lâchée, et il est parti, et a claqué la porte de bois.

Et comme elle le craignait il s’est enfermé dans sa chambre. Il a mis la musique à fond. Il doit être en train d’appeler son meilleur ami pour lui raconter.

Sa vie ne changera pas.
Pas cette fois.

A chaque échec elle voit ses rêves s’envoler de plus en plus loin. Maintenant qu’elle a ces 36 grosses années, elle se demande si c’est encore faisable de retrouver cette vie perdue.
Le Graal de ses vingt ans, sa liberté et sa jeunesse, sa beauté et son insouciance…
Sans lui.

Sans son fils.


Ce billet a été rédigé pour le défi d’écriture du mois de février 2016
« Comment ça commence ? »

La phrase de début était commune à tous, n’hésitez pas à aller lire les autres participations.

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20 réponses à « Fuite ordinaire »

  1. j’aime bien mais c’est glauque ! GROS CON quoi…. enfin tu vois. ;) J’ai trop envie d’y aller et de la sortir de là ! On vit bien ton écrit, tu as un style fluide et agréable à lire ! bravo.

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