Hors meute.

loupEnfant unique déjà. J’ai été élevée parmi les adultes, ceux qui avaient déjà vécu, qui finissaient leurs existences après en avoir pompé la moelle.

Môm avait été quittée et déçue, mes grands-parents avaient traversé la guerre et ses désillusions.
Ma place d’enfant était privilégiée certes mais bénéficiait également d’une place au premier rang des préoccupations des grands.

Ça n’a pas aidé.

En maternelle je n’étais pas assez assidue pour me faire des amis. Et ces enfants étaient trop bébés, trop bruyants, trop agités. Moi j’étais la gamine qui a quand même demandé à la maîtresse s’il fallait faire un dessin « quelconque » lorsque je me suis retrouvée pour la première fois devant ma feuille. Moyenne section !

En primaire je me retrouvais avec les laissés pour compte. La gamine qui arrivait tout droit du Portugal et qui ne parlait pas un mot de français était ma meilleure copine, le cancre qui s’amusait à dessiner sur la paume de sa main avec la pointe du compas aussi.
J’avais peur de la blonde bouclée qui parlait sans cesse de son cheval, je craignais celle qui menaçait tout le monde de faire intervenir son grand frère pour nous casser la gueule. Quant au caïd qui arrachait les pattes aux araignées, inutile de préciser que je l’évitais comme la peste.

Au secondaire, les choses se sont un tantinet arrangées, j’ai eu quelques copines, même si je leur ai bien souvent menti pour attirer leur attention. Car si j’avais été si spéciale à l’école, le flot du collège m’a fait replonger dans un anonymat qui n’avait pour moi rien de confortable.
Je n’étais pas celle qu’on devait remarquer à tout prix, mais je cultivais tout de même un certain goût pour la différence.

Le lycée m’a fait pas mal évoluer sur ce point, car j’étais chez les artistes. En effet quand il s’agit de se démarquer, les filiales artistiques remportaient souvent la palme haut la main.
Et je cumulais en plus : théâtre ET arts plastiques ! A moi les performances… Tout m’était permis ou presque.
Je pense avoir vécu les meilleures années de ma vie à cette période là.
C’est sans doute la première fois où je me suis sentie appartenir à une communauté : « les théâtreux » qu’on disait, ceux qui ne juraient que par Ariane Ascaride et qui associent instinctivement les noms des salles aux villes qui les abritent (Nanterre = Amandiers…)
Amis, amours, échanges furent foisonnants.

Et puis plus rien.

Le moment de ma déscolarisation a sonné le glas d’une vie sociale simple et naturelle.
Il faut dire que je craignais pour ma vie. Il faut dire que j’ai subi des pressions, une manipulation menée de main de maître par le caïd aux araignées retrouvé peu avant…
L’année de mes 20 ans m’a servie à découvrir IRC et sa programmation, internet et le langage HTML. Le fou m’avait volé mes amis, ma vie avait été rendue insipide. Grosse épreuve !

Lorsque j’ai pu revenir au monde sans angoisse, lorsqu’il s’est lassé de crever mes pneus tous les matins, mes différentes expériences professionnelles m’ont ouvert d’autres mondes que ceux desquels je venais. J’ai rencontré d’autres gens, tenté de créer d’autres amitiés.
Mais je ne suis pas forte à ce jeu, et je m’en suis rendue compte assez rapidement…

De ma sauvagerie initiale découle un temps d’observation durant lequel je reste un peu en retrait. Généralement les gens se lassent, je ne vais pas assez vite pour eux, je ne suis pas suffisamment superficielle pour leur accorder l’attention qu’ils ont besoin à ce moment là.
Mais s’ils s’en foutent, et si je pense que je peux faire confiance, alors je donne tout (et trop) (et trop vite)…
Et ça fait peur, ou ça agace, ou ils ne comprennent pas, je ne sais pas exactement.

Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis ramassé la gueule sur une amitié que je pensais réciproque, sur un engagement en lequel j’étais seule à croire…
Lorsque la personne sort de ma vie ensuite, c’est un deuil comme un autre. Mais si ce n’est pas possible (par exemple pour des raisons professionnelles), alors le calvaire commence pour moi.

C’est ainsi qu’après mes 36 ans de tentatives acharnées , je me surprends parfois à contempler le bilan d’un œil amer :
Je n’ai rien construit qui puisse impliquer une tierce personne, ni ami, ni amour.
Je n’ai pas de groupe, pas de bande, pas de confident.
Je n’arrive plus à faire preuve d’insouciance dans mes relations aux autres.

Un ancien ami m’a dit un jour que je ne connaissais pas la solitude. Il ne s’est jamais autant trompé.

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Published by Agoaye

Dans un univers parfait, Agoaye aurait Hugh Jackman pour boyfriend, un budget informatique/nouvelles technologies illimité et une carte haute-fidélité chez Lush…
Dans notre monde, la réalité est bien différente !

24 Comments

  • Poulette Arc-en-ciel

    13 juillet 2016 at 8 h 24 min Répondre

    Je ne peux pas rester insensible à ton texte. J’imagine combien ta solitude peut te peser parfois. Ceci dit tu as au moins une petite bande  » d’amies certes virtuels  » mais qui aiment échanger avec toi et prendre de tes nouvelles. Ce qui me frappe c’est que tu es convaincue d’être incapable de plaire pour une durée qui ne soit pas limitée. j’ai l’impression que tu as tellement peur du rejet que tu t’es construit une carapace en fer forgé avec plein de pics dessus comme un petit hérisson. Tu as beaucoup de qualités. Tu es intelligente, drôle et cultivée, je suis sûre que beaucoup de gens ( dans la vraie vie ) peuvent te trouver intéressante. Mais peut-être ont-ils peur de tes pics et de se faire juger eux aussi ? Et pourquoi ne reprendrais tu pas le théâtre ? En plus de te permettre de t’extérioriser, tu pourrais laisser davantage vibrer ton âme d’artiste et en plus rencontrer des personnes avec qui tu aurais des goûts en commun ? Les conseils sont toujours faciles à donner et je comprends si je suis totalement à côté de la plaque… Je voulais juste que tu saches que je compatis à ta tristesse et t’envoie plein de pensées. Et je suis sûre que les choses peuvent changer. Bien amicalement, Poulette.

    • Ragnagna

      13 juillet 2016 at 13 h 25 min Répondre

      Ça me semble aussi être une bonne idée que tu refasses du théâtre.

      • Agoaye

        13 juillet 2016 at 21 h 15 min Répondre

        J’étais régisseuse lumière ! Je ne faisais pas partie de la troupe

    • Agoaye

      13 juillet 2016 at 21 h 28 min Répondre

      Merci de ton commentaire, mais au théâtre j’étais à la régie lumière (et son aussi, mais surtout lumière), alors ce n’est pas utile je pense…
      Quant à la carapace oui, dans les moments les plus critique elle est là, mais comme le fait d’aller vers l’autre n’a jamais été naturel pour moi, la difficulté tient plus en mon inadaptation… Enfin j’imagine !

  • Mouss et Compagnie

    13 juillet 2016 at 8 h 26 min Répondre

    je me retrouve quand tu dis qu’il te faut un temps d’adaptation et qu’une fois que tu te lances,tu donnes tout… je suis pareille et toujours déçue. Je cherche à savoir à quelle sauce ils vont bien vouloir essayer de me manger cette fois, qu’est-ce qu’il vont être capables de me faire ceux-là ? Quel angle d’attaque ? De toute façon on m’a tout fait, suis blindée me dis-je… Quand je me rend compte que je vois le mal partout et qu’eux ne sont pas forcément comme ça, je me donne, entièrement. Et je deviens transparente tellement je veux que cette relation soit entière et vraie et sincère… La plupart du temps, je me lasse la première, parce que je me rends compte que ça sonne creux, trop de vide, de superficiel, pas assez de profondeur, de confiance véritable. Ils ne me rendent jamais autant que je donne ! J’aime pas leur caractère, pas assez de culture à mon gout, du coup, flop totale dès que tu sors une référence…trop de critiques acerbes et inutiles,méchanceté gratuite… Et ils ont le culot de te regarder de haut, genre c’est toi qui connait rien à la vie. Ils évoluent dans un monde où je ne trouve pas ma place, où le mensonge et le paraître sont primordiaux… Et du coup, je me remets en question. Quand ce sont eux qui me quittent, mon sentiment d’abandon prend le dessus sur tout le reste et j’ai envie d’en crever…
    La grande différence qu’il y ai entre nous (et ça reste mon point de vue) c’est que j’ai des enfants qui « m’obligent » à rester à flots depuis 8 ans… L’amour que je leur porte est suffisamment fort (encore) pour tenir à distance mes noires désillusions… Mais j’ai du renoncer à une (grosse) partie de moi pour ça… Comment j’ai fais ? bah en fait, je n’ai pas vraiment le choix !
    La solitude finalement, c’est celle qui nous trahira jamais ;) <3

    • Agoaye

      13 juillet 2016 at 21 h 19 min Répondre

      Effectivement, tu es « obligée » d’avoir un tantinet de vie sociale, je comprends. Moi pas, et je ne peux pas me forcer puisque ça n’a jamais été dans ma nature.
      Après je fais vraiment un gros travail pour tenter de ne pas me laisser aller au jugement, et j’avoue que depuis plusieurs années j’y arrive plutôt bien, ça me simplifie la vie.
      Et je fréquente le plus souvent des gens qui en savent plus que moi aussi !

  • Marie Kléber

    13 juillet 2016 at 12 h 29 min Répondre

    C’est très dur ce que tu écris mais merci de te confier de manière si authentique à nous Agoaye.
    Petite comme toi j’étais attirée par tous les bras cassés de la terre, je me sentais bien parmi les personnes qui avaient moins, moins que moi. J’ai beaucoup menti aussi à une époque, ma vie me paraissait trop rose pour le monde dans lequel je vivais. Le bonheur était là, je voulais le partager, le donner même.
    J’ai fais le deuil depuis longtemps des bandes d’amis / de copains.
    J’ai des amies, mais je viens de me rendre compte (alors que cela fait des années que c’est comme ça) qu’elles vivent toutes à des kilomètres de moi et qu’il est peut-être temps que je m’ouvre à d’autres personnes. Je prends rarement de gants, je ne cherche pas à me protéger, je m’expose assez facilement au risque de m’en prendre plein la figure. Ce n’est ni mieux, ni moins bien.
    Nous faisons tous comme nous pouvons, avec nos peurs, nos passés, nos peines, notre caractère. J’espère qu’un jour tu rencontreras ceux et celles qui verront au-delà de la première image de toi. Car c’est à l’intérieur que tu es véritablement.
    Affectueuses pensées.

    • Agoaye

      13 juillet 2016 at 21 h 16 min Répondre

      Je te remercie pour ton commentaire.
      Mais tu vois, justement, plus le temps passe et moins je peux… La fatigue sans doute, je ne sais pas

  • Dany

    14 juillet 2016 at 3 h 12 min Répondre

    Il y a longtemps que je n’ai pas commenté chez toi ((bien avant que tu achètes ton appart!!! j’avais même participé à un jeu et t’avais fabriqué un bracelet avec un rat…). Arrête de te dévaloriser, tu es une fille bien… Essaie d »ouvrir ton cercle de relations!! Tu sais que les troupes de théâtre amateur ont beaucoup d’offres de comédiennes, mais peu de demandes de techniciens lumière… Je pense que tu pourrais faire des rencontres sympa et ouvrir ton cercle de relations amicales. Tu es une fille sympa que beaucoup aimeraient avoir comme amie! Des bises… Dany

    • Agoaye

      16 juillet 2016 at 22 h 32 min Répondre

      En effet, ça fait longtemmmmps (j’ai toujours ton bracelet tu sais, il y avait une bague qui allait avec il me semble).
      J’suis p’tet sympa mais ça ne coule pas de source… Ce n’est pas naturel chez moi de me rapprocher d’autrui, ça ne l’a jamais été !!! Du coup l’isolement est nettement plus simple

  • mistigriffe

    16 juillet 2016 at 9 h 42 min Répondre

    Touchée …

  • FIFI

    18 juillet 2016 at 22 h 19 min Répondre

    Agoaye,
    Il n’y a qu’une seule route derrière soi, mais des milliers devant soi.
    A toi de choisir la tienne. Et il n’y a pas de mal à faire fausse route, d’autres voies t’attendent.
    L’erreur consiste à rester sur place.

    • Agoaye

      25 juillet 2016 at 13 h 40 min Répondre

      Rester sur place est parfois la seule issue lorsqu’on est si fatigué malheureusement.

  • Trenty

    21 juillet 2016 at 15 h 03 min Répondre

    J’ai l’impression de lire un peu l’histoire de ma femme.

    La fin en moins.

    • Agoaye

      23 juillet 2016 at 14 h 19 min Répondre

      Mais maintenant elle a une famille, c’est génial

      • Trenty

        25 juillet 2016 at 10 h 28 min Répondre

        Elle dis pas ça tous les jours :)
        Un mec complément bizarre.
        Une fille qui vient d’être détecté avec une précocité contre balancé par de l’hyper-activité.
        Et une 2eme qui semble prendre la suite.

        :D

        • Agoaye

          25 juillet 2016 at 13 h 22 min Répondre

          Je ne suis pas sûre quel côté gagnerait si on comparait tes arguments avec une solitude franche :/

          • Trenty

            27 juillet 2016 at 16 h 31 min

            Je pense qu’il vaut mieux être avec moi que seul :)
            Mais c’est parce que je suis génial ;p

            Mais tu trouvera aussi, quand tu arrivera à sortir chasser des pokemons ;)

          • Agoaye

            1 août 2016 at 0 h 45 min

            Ah ahahah

  • gaetan

    23 juillet 2016 at 20 h 30 min Répondre

    Je n’ai lu que quelques articles.. Je commence le parcours de ton antre depuis à peine quelques heures. Ton histoire me touche, non pas que j’ai de la peine mais parce-que j’ai des sensations similaires. Je suis un zèbre, ça n’explique pas tout ou même rien.. je ne suis naturel, quasiment avec personne… je parle de 100% naturel.. totalement ouvert. J’ai rencontré une zèbre il y a 1 an.. nous ne nous sommes vu qu’une fois mais nous avons passé des centaines d’heures au téléphone…jusqu’aux nuits blanches ou le cri des oiseaux nous sort de notre bulle.
    Moins l’on est naturel et plus les relations sont fatigantes, et rares sont les personnes avec qui je me sens pouvoir l’être.
    Je ne suis pas malheureux pour autant.. mais j’aimerai faire des rencontres totalement sincères, ou les masques sont jetés à terre..sans peur du rejet, de la honte …
    Cette zèbre dont j’ai parlé me permet cela, elle ne juge pas, comprend mes maladresses, comble les inexactitudes, et me connait et me fait suffisamment confiance pour donner l’interprétation positive qui convient à mes doubles ou triples sens.
    Je me souhaite de rencontrer d’autres êtres si beau et vous souhaite la même chose.

    • Agoaye

      25 juillet 2016 at 13 h 31 min Répondre

      Je te remercie pour tes lectures, et ton commentaire.
      Quelqu’un, un jour, m’a dit que je devrais sans doute creuser dans cette direction : un autisme… ou une précocité quelconque, afin d’expliquer mon comportement « différent ».
      Je ne suis pas fan des étiquettes et pour moi un zèbre ne reste encore qu’un quadrupède joliment rayé.
      Mais je comprends que certaines personnes puissent avoir besoin d’un diagnostique pour se déterminer.

      A la relire, je trouve ma réponse à ton commentaire un peu abrupte. N’en sois pas offensé surtout, ce n’est en aucun cas un jugement, mais plus une explication quant à ma manière de voir les choses (en particulier sur mes difficultés sociales).
      Du coup je pense qu’on peut dire qu’à l’inverse de toi, je m’applique à être 100% naturelle, sans le filtre de la convention sociale ni des convenances polies… Et ça me joue bien des tours :)

  • Loulou

    22 décembre 2016 at 18 h 29 min Répondre

    Merci pour ce très beau billet.
    Peu de gens nous ressemblent, ils sont plus disséminés. Je suis sûre que quelquepart il y a un « nid ».
    Je suis sûre qu’on peut les dénicher. Tu en avais avec toi durant les années théâtres.

    Cet après-midi je fais comme toi, un petit bilan de ma solitude. Je vérifiais la solidité des amitiés que j’ai.

    Je vais peut-être te faire sourire mais tes deux premiers souvenirs d’enfance sont les miens un peu aussi.

    À l’école maternelle les autres enfants me semblaient presque violents tant leur agitation ne me ressemblait pas. Et ils ne s’écoutaient pas entre eux, ils s’activaient juste dans tous les sens. Je ne pouvais pas faire comme eux. Je les regardais de l’exterieur.
    Et mon premier souvenir d’enseignement est celui du dessin aussi. En moyenne section aussi. Il fallait dessiner une princesse, je ne voulais pas lui faire des perles autour du cou ou la parer de bijoux ridicule. Je trouvais déjà douteux que les filles doivent dessiner une princesse… La maîtresse a corrigé mon dessin pour l’améliorer…rajoutant le kit de la parfaite princesse bijoutée :P
    Je me suis dit que ca serait pas facile l’école si les adultes sont aussi bêtes que les enfants ;)

    Et au primaire aussi je voulais sauver le monde en étant amie avec les enfants laissés pour compte. Mon amie à moi venait de Guadeloupe :)

    (…) suite de la vie

    Mais je reste convaincue qu’il existe des cachettes miraculeuses avec tout plein de gens comme nous. Je ne me considère pas comme spéciale. Plutôt super normale, mais avec des gens qui s’occupent à des choses étranges autour de moi. Ou juste des gens moins sensibles, content de leur vide et de leur plein.

    :) des bisous et du courage pour la quête des ami-e-s gentils et captivants. Si tu as des pistes dis-moi.

    • Agoaye

      23 décembre 2016 at 11 h 15 min Répondre

      Merci pour ce joli commentaire.
      Tu vois, toi tu penses que le reste du monde est étrange, moi je m’en suis toujours rendu compte mais à force de recoupements et de répétitions incessantes, je me suis dit qu’ils ne pouvaient pas tous être étranges et moi ordinaire. Ça doit forcément être le contraire, c’est logique !
      Pour en avoir le cœur net, j’ai été farfouiller dans les groupes sociaux peu intégrés (sdf, toxicos, artistes, hippies…) et le fait que je n’y trouve là-bas non plus personne qui me ressemble m’a confortée dans l’idée de ma différence.
      Et tu dois le savoir, ce n’est pas un avantage.
      Maintenant faut juste vivre avec (et sans les autres)

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