Il était une deuxième fois


Ma vie d'écrivain / mercredi, septembre 30th, 2020

J’ai encore rêvé d’elle, c’est la troisième fois en deux semaines… C’est fou comme je peux me laisser emporter par une passion sans même m’en rendre compte.
Déjà quand j’étais jeune,  je restais fidèle au même jouet durant des mois et des mois puis j’en changeais d’un seul coup pour un autre et je n’y revenais plus. Mes parents avaient du mal à suivre et les courses de Noël devaient être un vrai casse-tête pour eux. Quel jouet serait à mon goût le matin du vingt-cinq décembre, c’était un mystère et si par malheur ma mère m’achetait un Dix de chute au lieu d’un Puissance quatre, alors je me mettais dans une effroyable colère, ça a été le début de mes crises.
Ma mère a toujours eu le don de me faire sortir de mes gonds, encore maintenant !

C’est bête, elle n’a rien fait pour ça quand on y pense, c’était une femme aimante, bienveillante et adepte des ouvrages du Docteur Spock… J’ai été considéré dès mon plus jeune âge et j’ai pu vraiment m’épanouir à mon rythme, et comme je le souhaitais. Même si mon rythme était entrecoupé de changements radicaux, et que parfois je ne souhaitais pas exactement tout ce qui m’arrivait. Mais maman ne s’en souciait pas, j’étais son fils unique, son trésor et le portrait craché de mon père.
Papa, lui, était un peu plus strict. C’est lui qui m’a poussé à faire de la compétition, et qui m’a entraîné pour devenir le meilleur dans ma catégorie. J’avais de beaux espoirs, j’étais un bel espoir… Roi du Salchow.
Et puis j’ai rencontré Léa.

Elle n’est pas vraiment belle Léa, elle a toujours tendance à faire un peu la tête et je n’aime pas spécialement les gens qui font la tête, ils ont tendance à me faire sombrer. Mais elle, c’est différent, ce n’est pas sa beauté que j’ai tout de suite vu, c’est plutôt un mélange de grâce et de légèreté, une façon de bouger son corps, une innocence incroyable sous ses airs de petite fille renfrognée.
J’étais occupé à m’entraîner la première fois que je l’ai vue, elle travaillait non loin de moi.
Je n’ai plus été attentif à ce que je faisais, je pensais à elle, je me suis blessé. Fracture de la hanche. Ma carrière de star est fichue à partir de ce moment-là et il ne me reste plus qu’à marcher sur les traces de mon père : devenir entraîneur à mon tour.

C’est mieux, elle est faite pour moi cette voie à bien y réfléchir. Ainsi je pourrais approcher Léa. Je vais faire sa connaissance, essayer de l’apprivoiser. Ma pratique va pouvoir me servir, je vais pouvoir lui apprendre tout ce que je sais, elle deviendra une grande championne grâce à moi et elle m’aimera, nous serons inséparables car elle aura ma technique parfaite exécutée avec son corps parfait.

Tout en douceur, je me concentre sur ma rééducation. Je bosse avec acharnement grâce à elle, je me projette l’image du bonheur parfait que nous aurons tous les deux lorsqu’elle se rendra compte que je lui suis indispensable. Je dois pouvoir être en forme pour l’entraîner, je dois être un homme fort pour elle.

Juste pour mon cœur, je ferai n’importe quoi. Je veux qu’elle gagne, elle sera la meilleure, elle montera sur les podiums et elle reviendra aux vestiaires vers moi avec un grand sourire, et je l’enlacerai, et je l’embrasserai, et elle se laissera faire car elle saura que je suis bon pour elle, que tout ce bien c’est moi qui lui ai apporté. Et je n’aimerai plus qu’elle, pour toujours, jusqu’à la fin de ma vie, même quand elle deviendra vieille, même lorsqu’elle grossira.

Je l’ai rêvée si fort pendant ces semaines de remise en forme que j’ai guéri beaucoup plus vite que ce que les médecins avaient pronostiqué. Je suis maintenant tout à fait prêt à reprendre la place de papa.
Le premier jour, les groupes se succèdent dans la matinée, mais je n’aperçois Léa nulle part. Est-ce qu’elle a changé de club ? Est-ce qu’elle a abandonné ? Je suis désemparé.
Aucune trace de mon amour durant toute la journée.
Je suis si en colère en rentrant chez moi… Et si triste aussi, j’ai laissé passer l’opportunité… Si en colère que je me calme à la vodka… Si triste quand j’imagine que je ne pourrais plus la voir… Si en colère que je sens que je vais craquer… Si triste que je vais ressortir les anxiolytiques de ma dernière crise… Si en colère…

Que les draps s’en souviennent. Oui. J’ai déconné.
J’ai été bien malade. Mon lit est un champ de bataille. Par chance j’avais la tête un peu au bord du lit, et le plus gros du vomi est par terre. Mais ce n’est pas beau à voir et j’ai l’esprit plutôt embrumé. Je dois arrêter mes conneries, et ce n’est pas la première fois.
Je n’irai pas aujourd’hui, je vais appeler pour dire à mon père que je ne suis pas bien, après tout il a l’habitude, il va pouvoir prendre ma place au club. Je vais essayer de me remettre de ma crise d’hier, je vais essayer de m’ancrer, je vais me consoler en essayant de rêver d’elle, encore.

Je dormais dans son corps, c’était doux, c’était chaud et parfait. Je crois qu’il s’agissait d’une chambre d’hôtel. On faisait un stage en province et nous avions la plus grande des suites, la réceptionniste nous avait tendu une grosse clé en or, avec un sourire complice qui sous-entendait qu’elle savait que nous allions passer une nuit d’amour fantastique. D’ailleurs, la réceptionniste ressemblait beaucoup à ma mère, c’était peut-être elle.
Il y avait les autres du club dans les chambres à côté mais nous n’en avions rien à faire, nous nous aimions.

Bercé par ses « Je t’aime », parfois murmurés, parfois caressés, parfois hurlés dans un enchaînement de passion, pirouette dos cambré, je ne pensais plus à rien. Je n’avais plus mal à ma hanche, je ne sentais plus le poids de mes inquiétudes, je ne me souciais plus des médicaments.
Léa était là et me souriait, elle ne souriait plus qu’à moi, elle ignorerait tous les autres, elle oublierait ses anciens copains, ses anciens entraineurs, elle se moquerait de mes humeurs, elle se ficherait de l’odeur du vomi, elle m’aimerait ! Envers et contre tous !

Si je pouvais me réveiller à  ses côtés, je sais que tout ça pourrait arriver. Je suis un type formidable et je la comblerais de bonheur, je lui dirais et elle en sera immédiatement convaincue

Si je savais où la trouver, j’arrêterais de faire n’importe quoi et j’irais la chercher dans sa combinaison à paillettes, je lui apprendrais tout et je l’encouragerais avant chaque représentation en lui donnant une petite claque sur les fesses tandis qu’elle s’élance.

Donnez-moi l’espoir de la revoir un jour, donnez-moi la possibilité de devenir son modèle, celui qui la guidera sur le chemin de la gloire. Permettez-moi de faire quelque chose pour elle. Faites… pitié… qu’elle n’ait pas changé de club et que je puisse travailler avec elle, l’approcher…

Prêtez-moi un soir pour m’élancer avec elle, la porter et la faire glisser. Ma main sur sa taille. Son corps courbé au bout de mon bras, le vent dans nos cheveux et mes indications susurrées à son oreille pour lui apprendre à répartir le poids de son corps. Une levée en étoile au début de la nuit.

Une nuit, juste, pour elle et moi, où après l’entraînement nous rentrerons dans un lieu rien qu’à nous, sans projecteurs. Un lieu où personne ne nous regardera plus. Un lieu comme dans mon dernier rêve où nous pourrons vivre notre amour en plein jour, où notre union sacrée et magnifique sera acceptée.
Une dernière nuit qui marquera la fin de son stage avec un bouquet final incroyable, passer à l’acte, enfin, lui apprendre aussi l’amour, le même que celui dont j’ai tant rêvé avec elle.

Et demain matin, elle s’en ira. Elle remontera dans le bus des élèves, je la quitterai pour encadrer le prochain groupe. Elle remontera à Paris et retrouvera ses parents.
Elle ne sourira pas Léa, car son sourire n’appartient qu’à moi, je le vois dans ses yeux, je vois qu’elle m’aime. Et moi aussi je l’aime. Je n’aimerai plus qu’elle, pour toujours, jusqu’à la fin de ma vie, même quand elle deviendra vieille, même lorsqu’elle grossira, même quand elle n’aura plus quinze ans.

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un concours de nouvelle
qui a été annulé suite au confinement de 2020

4 réponses à « Il était une deuxième fois »

  1. J’ai beaucoup aimé aussi !
    C’est toi qui as décidé de commencer chaque paragraphe par les paroles d’une chanson ou c’était dans le thème du concours ?

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