Je me souviens de toi.

nuagesSi je me souviens de toi, c’est parce que tu m’as marqué.
Peut-être que je ne t’ai pas fait la même impression ou peut-être que j’ai compté aussi, parfois je le sais et parfois pas.

Si je me souviens de toi, c’est souvent par des détails, des odeurs ou même des intonations de voix. Ces détails du passé me reviennent sans crier gare, ou même au détour d’un rêve.

Si je me souviens de toi, ce n’est pas forcément à cause de quelque chose d’explicable. Parfois même nous nous connaissions peu.

Si je me souviens de toi, ça veut dire que quelque part tu n’es pas tout à fait mort.

Je me souviens de toi T.
Tu faisais peur aux petites filles avec ta longue barbe rousse et tes habits sales… Étais-tu fou ou faisais-tu juste semblant ?
Moi je n’avais pas si peur, tu m’offrais des pâquerettes quand je te croisais sur le chemin de l’école. Je n’étais pas vieille quand ta caravane a brûlé une nuit, laissant enfin la place aux promoteurs et à leurs gigantesques projets de résidence.
Les gens qui habitent ici savent-ils qu’ils dorment sur ton cadavre ?

Je me souviens de toi J.
Le jour de la rentrée tu avais le même cartable que moi, le vert et noir. Je t’avais détesté pour ça, j’aime pas être pareille que les autres moi. Mais toi aussi tu étais différent, trop triste pour ton âge et assez courageux pour passer à l’acte.
Tu n’es pas resté assez longtemps pour qu’on se connaisse, je ne sais même pas pourquoi je suis allée à l’église.

Je me souviens de toi R.
T’étais la première personne que je connaissais dont on parlait à la télé. Malheureusement. Parce que tu as été poignardé par un autre élève qui voulait te prendre ton Tam-Tam. Et tu as résisté, pendant une dizaine de coups tranchants.
Les infos m’avaient marquée, la violence était proche.

Je me souviens de toi X.
On s’était dragouillés vite fait, parce que j’étais la serveuse et toi le client dans ce pub bien connu des gens du quartier. T’étais tout fier de ta profession, tu le disais à tout le monde que tu étais flic, tu la montrais à qui voulait cette arme de service.
Celle dont tu t’es servi contre toi même.

Je me souviens de toi Y.
Par contre je ne sais plus comment nous nous étions rencontrés. Un forum ? Des annonces ? Quelque chose de virtuel en tous cas. Tu étais normand, et pour te taquiner je t’envoyais les pires cartes postales kitch de Normandie que je pouvais trouver.
Notre dernière soirée chez toi a été très proche de celle où tu as décidé de te tuer. J’ai eu tellement de mal à y croire.

Je me souviens de toi B.
J’ai su tard que tu étais malade, et je ne l’imaginais pas. Tu bossais tellement dur dans ce fast-food de merde. On formait une super équipe : le sous-manager, le cuistot et la serveuse… On en a passé des soirées à déconner.
Mais vous ne teniez pas la route les gars, je vous regardais vous endormir et après je vous prenais en photo. J’en ai encore une.
Je me souviens du jour où il a fallu que j’annonce ta mort à ma cousine aussi. Vous vous étiez aimés, c’était délicat.

Je me souviens de toi Y.
Forcément que je me souviens, t’as été ma première belle histoire. Et ce problème qu’on avait et qui finalement était si grave, finalement il ne venait pas de moi, ni de toi, pas même de ton enfance, ni de ta tête mais de ton cœur.
Je ne suis pas sûre que ta place soit ici, car je ne suis pas sûre que tu sois mort aujourd’hui, que tu aies refusé la greffe et l’hygiène de vie qui va avec comme tu le disais. Si ça se trouve tu ne me réponds juste plus.

Je me souviens de toi H.
Forcément qu’on se souvient de la mort d’un de ses élèves… 9 ans c’est pas un âge, et la peur c’est pas une mort !
Il a été difficile le moment où j’ai su, où j’ai dû l’annoncer à tes camarades, avec mes mots ma peine et mes larmes et à tout prix avant les rumeurs, la télé et les journaux-poubelle.
C’est pas quelque chose de logique à gérer, c’est encore moins facile.

Je me souviens de toi N.
Ben oui. Je me souviens parce que c’est encore frais, toujours béant. Parce qu’on a pas su tout de suite, parce que tout le monde en parle, parce que c’était ce que c’était, ce 13 novembre là.
J’me souviens de mon anniv’ avec mon champagne et tes ti’punch. Et ces polaroïdes que tu prenais avant chaque concert, ils étaient chouettes.

Parce que vous n’êtes plus là, et qu’aux enfants on dit que vous êtes dans les nuages, aussi loin qu’eux.
Moi j’ai toujours un coin de ma tête avec vos souvenirs, une larme pas loin quand je pense à vous.

 

Ce billet fait partie du projet « Un défi ou un écrit » pour la sixième semaine
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Published by Agoaye

Dans un univers parfait, Agoaye aurait Hugh Jackman pour boyfriend, un budget informatique/nouvelles technologies illimité et une carte haute-fidélité chez Lush... Dans notre monde, la réalité est bien différente !

28 Comments

  • hecate

    11 février 2016 at 17 h 11 min Répondre

    triste comme billet, j’en ai les larmes aux yeux mais bon, c’est cela aussi les défis… J’espère que cela t’auras fait du bien au moins.

    • Agoaye

      11 février 2016 at 22 h 01 min Répondre

      Oui, il m’a fait beaucoup de bien (même s’il m’a bien fait pleurer aussi)

  • Liline21

    11 février 2016 at 17 h 15 min Répondre

    voilà quand je lis ton billet je sais que je n’ai pas cette plume, celle qui nous fait vibrer, pleurer, ressentir quelque chose. Et ici il y a tout cela … merci à toi !

  • marie kléber

    11 février 2016 at 17 h 24 min Répondre

    Ton billet est très touchant, révoltant un peu, apaisant peut-être, du moins pour ceux qui sont partis. Parfois la vie joue de sales tours Agoaye…

    • Agoaye

      11 février 2016 at 22 h 03 min Répondre

      Oui, de sales tours, c’est exactement ça :/

  • Nath

    11 février 2016 at 18 h 14 min Répondre

    On a tous quelqu’un dont on se souvient , douloureusement . Il est des jours où l’on arrive à faire surgir derrière cette douleur un souvenir qui nous fait sourire et c’est cela que je m’attache . Je souhaite que ces sourires qui restent réchauffent ton coeur .

    • Agoaye

      11 février 2016 at 22 h 05 min Répondre

      Notre principale différence est là…
      A la relecture finalement je ne revois pas tellement de sourires dans mes souvenirs, surtout de la peine. Je dois travailler là-dessus

  • Guillemette

    11 février 2016 at 18 h 31 min Répondre

  • ingrid

    11 février 2016 at 19 h 26 min Répondre

    Le destin est parfois cruel…<3

    • Agoaye

      11 février 2016 at 22 h 06 min Répondre

      Oui…
      Souvent même je trouve

  • jenesuispasunesupermaman

    11 février 2016 at 20 h 08 min Répondre

    Je sais que c’est un billet triste, émouvant, parfois rageur contre les injustices mais la seule chose qui me vient après l’avoir lu c’est qu’il est magnifique, bien écrit, sobre, parfait.
    Je te disais m’être frottée aux textes sombres et en te lisant je réalise que c’est ça que j’aurais aimé savoir écrire… Mais mon truc c’est d’avoir éternellement 4 ans! On fait ce que l’on peut!

    • Agoaye

      11 février 2016 at 22 h 08 min Répondre

      Je te remercie beaucoup pour les belles choses que tu dis de mon billet.
      Et j’adorerais avoir éternellement 4 ans moi !! Ou non, 8 plutôt :)

  • Aurélie GEOFFROY (Les miss a couettes)

    11 février 2016 at 20 h 30 min Répondre

    en fait je ne sais pas vraiment ce qu’on peut dire après ça. Malgré la tristesse, Je trouve que c’est un très bel hommage que tu rends à toutes ces personnes.

  • Céline Bricabrac

    11 février 2016 at 20 h 31 min Répondre

    En lisant ton billet je me souviens de V, de ses 19 ans, de sa ceinture noire de judo, de ce petit frère qui n’est plus. Je me souviens de P, ma marraine chérie qui a décidé de partir pour rejoindre ces deux amours.
    Et tu vois, même si je pleure maintenant, je le trouve tristement beau ce billet et d’une certaine manière tu les rends tous éternels. <3

    • Agoaye

      11 février 2016 at 22 h 11 min Répondre

      Nos larmes s’emmêlent dis donc….
      Merci pour ton commentaire <3

  • Miss Pivoibulle

    14 février 2016 at 14 h 52 min Répondre

    Pfiou un article hyper fort et émouvant, on oublie ceux qui sont partis effectivement ils restent toujours d’une certaine façon les souvenirs les font vivre.
    Chapeau bas j’ai des frissons, émue comme pas quatre

  • Royal indigo

    15 février 2016 at 11 h 09 min Répondre

    Je persiste, tu es une écrivainne de génie tu sais écrire les mots qui nous replongent dans nos propres sentiments c’est un talent rare.
    Bravo

  • Ophelie (L'Ecarpulte)

    19 février 2016 at 16 h 51 min Répondre

    Un youchant hommage avec de magnifiques mots !!!!
    Certaines plaies ne se referment jamais vraiment… on doit malheureusement apprendre à vivre avec !
    Le destin et la vie sont parfois tellement injustes !!!

    • Agoaye

      21 février 2016 at 2 h 31 min Répondre

      Certaines plaies sont béantes et j’en parle souvent.
      Ici j’ai voulu aller dans le détail et me souvenir de ceux auxquels je ne pense pas tout les jours car ils étaient « moins proches » de moi que quelqu’un de la famille ou du cercle d’amis proche.

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