L’automutilation en réponse à ce qu’on ne dit pas.


Ma vie de grande malade / jeudi, juin 26th, 2014

012Aujourd’hui j’ai envie de vous parler sérieusement. D’aborder un sujet délicat, qui saura vous parler, ou qui pourrait vous choquer.

Parce que j’ai la prétention de me dire que mon expérience servira peut-être, que mon recul par rapport à certaines périodes de ma vie et le fait que j’y ai bien réfléchi pourra sans doute servir à d’autres que moi, à ceux en souffrance ou à certains qui ont des proches qui agissent de la sorte !

Aujourd’hui je vais vous parler de l’époque où je me mutilais.


Après avoir passé une enfance merveilleusement bien entourée, je me suis retrouvée à l’adolescence trop vite prise dans l’engrenage de la vie, de la vraie vie, celle qui fait peur : la mort, l’abandon (qui avait toujours été présent, mais qui resurgissait tel un monstre), le sentiment d’inutilité et d’indifférence…

Tous les choix que je devais faire pour ma future vie m’ont un peu paniquée et le désarroi intérieur grandissait chaque jour un peu plus et avec davantage de perfidie…
Comment dire oui, comment dire non ? Et si on dit oui, est-ce que ça ne nous mènera pas trop loin ? Et si on dit non, est-ce que ce sera définitif ? Comment revenir en arrière et comment effacer ses erreurs ? Comment gommer les mots maladroits qui ont fait mal, et comment rajouter hors de leur contexte ceux qu’il aurait fallu dire ?

Ma vie a été (et particulièrement à cette période) ponctuée d’interrogations bénignes mais qui me semblaient si importantes dans leurs détails.
J’ai tellement su ne pas y répondre, je me suis tellement enfoncé la tête dans le sable, si profondément calée que je ne me souviens plus du tiers. C’est là que le Mal a grandi et s’est fait ressentir très tôt…

Le Mal, c’est un état… Comment vous expliquer ? C’est une espèce de nausée diffuse couplée à un sentiment de manque, et on ne saurait dire ce qui manque… On est même plus en état de chercher…
On est là et on a le Mal… On pleure et on se balance sur soi-même… On se balance et on pleure… Et ça ne passe pas… On s’épuise, on pense à une vitesse incroyable… On ne pense qu’aux choses qui ne vont pas, on les ressasse et on les amplifie… Rien ne va…

« Je suis nulle, je suis nulle, je suis trop nulle, c’est de ma faute, je suis nulle, putain je suis vraiment naze, tout ça c’est à cause de moi, tout !!! »
Comment en sortir ?

Et un jour, la pseudo solution miracle s’est imposée, je ne l’ai pas cherchée, j’ai vu un cutter… Je m’en suis servi…
Déchirer la peau, ouvrir l’enveloppe charnelle pour que le Mal s’échappe… Faire couler le sang pour ne pas garder sa substance empoisonnée…
A partir de ce jour, le moindre malaise ne se guérissait que comme ça :
Je pleure, je vais mal, il est là, c’est dedans…. On coupe un peu, cutter ou lame de rasoir, s’abîmer pour mieux se retrouver.
Une incision profonde pour les grands maux, plus fine mais lente pour les petits… Le sang perle…
Ce sang qui a d’ailleurs eu des utilisations diverses : illustrations du journal intime où je criais mon Mal, rites de magie noire (peu concluants au demeurant) ou passage sur la langue pour bien se rendre compte qu’il est là, que c’est le mien !

La douleur externe (peu comparable au Mal finalement : plus localisée et plus aiguë, assez synonyme de délivrance cependant) me faisait oublier le fond du problème… Ça picotait mais c’était concret… Et quand ça ne picotait pas assez, je rouvrais ou je versais de l’alcool à même la blessure…
Il fallait sentir la peau, voir les bords de la coupure, voir le sang coaguler, comprendre que l’organisme, lui, en cas d’attaque ne renonçait jamais et guérissait toujours…

Après, j’étais bien… Je n’avais plus le Mal, je n’avais plus que mal superficiellement, un détail, une sensation qui passe !
Combien de fois, à l’école ou à table, mon chat servait de prétexte aux bandages ou coupures qui dépassaient des manches. Combien de fois Môm s’en est douté mais a eu tellement peur de le découvrir qu’elle s’est ravisé… Je comprends sa difficulté à prendre sa fille en main à ce moment là ! Nous n’en avons depuis jamais vraiment parlé.  Je ne suis pas persuadée qu’il aurait fallu, sa main tendue à ce moment-là aurait pour moi été considérée comme une preuve de cette prétendue faiblesse dont déjà je me culpabilisais assez.
Si c’est moi qui avait été vers elle, si j’avais abordé le sujet avec elle, ç’aurait peut-être été différent.

J’ai vu un psychiatre. Qui a minimisé mon geste… Il a vu mes bras et m’a lancé un bête « Ah mais vous faîtes de l’art, c’est tout ! ». Connard, si je te recroise je te fais bouffer ton bloc d’ordonnances.

Puis j’ai entamé une psychanalyse.
Cette psy ne minimisait pas. Ni ne diabolisait. Elle s’intéressait et me donnait l’impression de vouloir savoir pourquoi. Une façon détournée de me faire me poser la question moi-même.
Le chemin a été long, j’ai continué à couper un an durant, mais petit à petit, sans m’en rendre compte, j’ai appris à extérioriser autrement… A comprendre que ce n’était pas utile, et d’autres solutions se sont petit à petit imposées.

J’écris, je crée… Je fais de l’art, mais autrement.
J’existe sans souffrir physiquement et je m’autorise à être importante pour moi, pour les autres. Des gens m’aiment, c’est bien la preuve…

 

C’était il y a 14 ans… J’ai sur mes bras le témoignage de mon adolescence, je sais ce que veulent dire chacune d’entre-elles… Une bonne cinquantaine, petites ou grosses, profondes ou superficielles, certaines suturables jamais suturées… ma peau n’a pas encore assimilé ni cicatrisé mais je ne lui en veux pas, je ne lui en veux plus…..
Je ne m’en veux plus

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51 réponses à « L’automutilation en réponse à ce qu’on ne dit pas. »

  1. c’est difficile de dire qu’on aime ce billet… c’est difficile de trouver quelque chose à dire aussi… je pense que l’adolescence est une période borderline sur bien des plans… je m’en souviens comme d’une période très très difficile psychologiquement parlant… beaucoup de souffrance… avec une impossibilité de faire quoi que ce soit pour la minimiser…

  2. J’ai souvent voulu faire de même pour sortir douleur, peine et tristesse, mais un bon sens ou ma douilletterie m’en ont toujours dissuader. Alors je me dessinais dessus et aujourd’hui je dors.

  3. Foutue adolescence : une période vraiment dure à passer et qui peut nous emmener sur des chemins dangereux.
    Toi, c’était l’auto mutilation, moi ce fut les snifs d’héroïne et la dépendance que çà engendre pendant 10 ans. Dieu merci, la peur des piqûres m’a toujours empêché de sombrer plus bas et aujourd’hui, tout çà est derrière moi mais je te passe les années passées en traitement de substitution qu’un jour tu arrives à stopper totalement avec la peur au fond du ventre.
    Heureusement, on vieillit et on extériorise ses peurs autrement, je dirais même qu’on les affronte et c’est là la clé : ne pas se laisser bouffer par ses peurs.
    Des bises :)

      1. J’ai mis longtemps à admettre ma dépendance et je n’ai pu réellement commencer à me soigner qu’au moment où j’ai réalisé que le snif plaisir était devenu uniquement un snif pour soulager l’horreur des douleurs physiques.
        Alors commence un très long chemin qui dure des années et je peux te dire que si j’avais su dans quelle galère je m’engageais, et bien je n’aurais jamais testé.
        Le principal, c’est de réussir à s’en sortir et de continuer sa vie quand même.
        Des bises, Dame Agoaye <3

        1. :) Comme écrivait Vincent Ravalec dans l’une de ses nouvelles (« par delà l’aire glaciaire », ma chouchoute, je te conseille de la lire… Elle te plairait) :
          « C’était si bon la première fois »

          1. Je note la référence littéraire et te dirais ce que j’en pense.
            Et oui, la première fois est toujours la meilleure (quoique çà dépend de quoi on parle hein ^^ mais çà c’est un autre sujet ;)) ….)

  4. Moi c’est dans la fuite et l’évitement que j’extériorisais… ça me prenais moins de courage… C’est pas facile d’entrer dans le monde des grands, j’y travaille encore ;-)

  5. L’adolescence est vraiment une période particulière. La mienne a été terrible. Je me faisais mal aussi, mais autrement. Ca ne se voyait pas mais j’en garde des traces aussi.
    Je crois que c’est pour ça que j’aime travailler avec des ados. Je sais ce qu’ils ressentent et j’ai un recul d’adulte. Je sais que c’est dur et ça m’énerve quand mes collègues minimisent ou disent « non, mais ça lui passera » ou alors « c’est de son âge ». Je crois qu’il faut aider les ados, leur faire comprendre qu’on est là pour eux s’ils en ont besoin.
    Enfin bref, tout ça pour dire que ton billet est très touchant.

  6. Une écorchée vive, une vrai de vrai. Je ne t’apprends rien en te disant que cette catégorie de personnes peuvent s’avérer irrésistibles lorsqu’elles s’expriment au travers de l’art créatif…

  7. Merci pour ce témoignage. Je comprends tout à fait cette idée de faire sortir le mal, mais surtout d’avoir matière à souffir physiquement, comme si se faire mal pouvait ôter tout pouvoir aux maux qui nous empoisonnent l’existence.
    Il ne reste que des cicatrices sur ta peau, pour te rappeler ton courage et le chemin parcouru. Tu ne t’en veux plus et c’est déjà beaucoup.

  8. Pas simple de commenter et surtout, je vais éviter de sortir mes conneries habituelles ;)

    En tout cas, ça donne de l’espoir de voir que tu t’en es sorti :-*

  9. C’est poignant ton récit j’avoue que j’ai toujours eu du mal à comprendre ce geste maintenant je comprend mieux
    Faire sortir le mal, l’extraire cest terrible !
    Chez moi c’est l’anorexie qui a pris le dessus étant plus jeune, aujourd’hui je m’en suis sortie et heureusement
    Je crois qu’on se torture trop, on se fait trop de mal pour des personnes qui n’en vallent au final pas la peine. Bises

  10. Le Mal… Ouais… C’est ça son nom! Evidemment! Comment ne l’ais-je pas su plus tôt?

    Il est arrivé au même age que toi, pour le même genre de raisons je suppose… Mais je n’ai jamais vraiment su le gérer…

    Parfois en parler le faisait sortir, mais ça ne fonctionne plus… Parfois pleurer le faisait sortir, mais je ne sais plus pleurer…

    Se faire mal aide parfois, je l’ai appris récemment, en remontant sur un tatami. Le combat dans un environnement « réglementé » te permet de pousser ton corps jusqu’à ses limites, de déchaîner en partie ta violence, sans qu’on te prenne pour un fou, sans conséquences pour ta vie (cf ton billet sur l’injustice), parce que, malgré tout, tout reste sous contrôle. Le problème c’est qu’il faut « orienter » le Mal vers la colère plutôt que le désespoir avant de commencer, et ça demande parfois beaucoup d’énergie…

    Il y a une petite quinzaine d’années, j’ai découvert le Metal (la musique), et, sans que je sache pourquoi, j’ai su que ça m’aiderait, que ça contenait cette chose que je recherchais depuis des années dans la musique sans pouvoir la nommer et dont j’avais besoin pour tenir le Mal à distance…

    Et le reste du temps, j’ai mes potes Rhum et Valium, mais j’évite de les faire se rencontrer…

      1. Ouais mais bon, j’espérais qu’en vieillissant ça disparaîtrait et en fait non… Je gère pas, je suis sur un bateau dans la tempête et je ne suis pas encore tombé à l’eau, c’est tout…

  11. Je me promenais sur ton blog, et le titre de cet article m’a interpellée, parce que je l’ai trouvé extrêmement juste.
    Je me suis mutilée, moi aussi, à l’adolescence, pour d’autres raisons que les tiennes (du harcèlement poussé à l’extrême). Mais la finalité, ce que je recherchais dans les coupures, c’était comme toi.

    Merci pour ton témoignage, ça fait du bien de savoir qu’on n’est pas seul <3

  12. Quand je me coupais, c’était avec une lame de rasoir. Et ce n’était pas pour faire sortir le mal, c’était pour me sentir vivante et avoir le contrôle. Je contrôlais mon geste à la perfection et la douleur me rappelais que j’étais toujours en vie. Aujourd’hui j’ai encore honte de ses marques même si elles datent. Je peux les cacher vu qu’elle sont le long de mon bras vers mon aisselle mais pas en été si je met des débardeurs et vu les cicatrices, le coup du chat qui m’a griffé ne marche plus.

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