L’élève qui m’a fait pleurer.


Ma vie de prof des écoles / jeudi, décembre 3rd, 2015

fff Il s’appelle Antoine et il a neuf ans.

C’est un enfant que je connais depuis qu’il est au CE1, je l’avais eu en classe parfois. Il était un peu farfelu, lunaire, timide.

Aujourd’hui il est toujours très timide mais affleurent chez lui les qualités d’un enfant « bien élevé ».
D’ailleurs, lorsque sa mère est venue me voir un matin pour savoir s’il me disait bonjour en passant la porte de la classe j’ai menti pour lui : « oui oui, il dit bonjour », alors qu’en fait non, Antoine oublie souvent ou n’ose pas, ou pense à des milliards de choses à des années lumières d’un simple bonjour.

Je vous avais déjà expliqué le principe des débats philo. Généralement, les interventions d’Antoine sont rares, mais précises et d’une pertinence impressionnante.

Ces débats me permettent de découvrir certains élèves, de faire émerger certaines facettes, des choses que je n’aurais jamais pu découvrir si j’étais restée entre les marges des apprentissages formels, habituels.
Antoine fait partie de ceux-là. Brillant élève, il serait néanmoins passé inaperçu parmi mon groupe de têtes de classe si je ne lui avais pas permis cette tribune. Mais j’ai réussi à le découvrir, et il m’a dévoilé une facette très agréable et particulièrement attachante.

Le thème de la semaine dernière était « Pourquoi existe-t-il des gens racistes? ».
Au fur et à mesure, petit à petit, les interventions sont de plus en plus nombreuses. Mes 25 minutes dédiées aux débats philo ne suffisent parfois plus, je dois les couper, je dois conclure alors que certains doigts sont encore en l’air. Au fil du temps ils se sont approprié l’exercice, ou alors les thèmes les intéressent de plus en plus, je ne sais pas.
Quoi qu’il en soit, mes interventions se font rares, je n’ai plus à recadrer le débat et les dialogues vont bon train, ils argumentent, s’écoutent et se répondent, c’est vraiment impressionnant.

C’est ce qui s’est passé avec ce thème qui les a particulièrement intéressés. J’ai eu plusieurs interventions de qualité.
La plupart des élèves de la classe était d’accord avec Jenny lorsqu’elle a dit qu’elle pensait que ce serait très difficile aujourd’hui de lutter contre le racisme, car étant donné qu’il existe depuis longtemps, elle avoue être plutôt pessimiste  quant à une amélioration. Elle a même ajouté très justement que bien souvent, les parents racistes inculquaient ce trait de caractère à leurs enfants et que du coup forcément c’était trop difficile ensuite de faire changer les gens d’avis puisqu’ils ont été élevés comme ça. (Ça me donne une idée pour un prochain thème pour le coup…)

C’est à ce moment-là qu’Antoine a levé la main. Je lui ai indiqué avec le signe convenu qu’il pouvait intervenir.
Il s’est levé et d’un ton assuré, comme quelqu’un qui aurait préparé son discours depuis longtemps dans sa tête, il a dit qu’il n’était pas d’accord avec Jenny puis a ajouté ces mots :
« Moi je ne pense pas qu’on ne puisse pas arrêter le racisme. Je crois qu’il y a des moyens, je crois qu’il y a des solutions, par exemple : ce qu’on est en train de faire. » !

Coup de poignard au cœur, larmes dans les yeux, frissons dans le corps. Cet élève m’a tuée instantanément avec une vague d’amour et de reconnaissance de fou !
Je me suis appliquée à ne plus relever les yeux de mon cahier durant les secondes suivantes, histoire de me contenir…

En plein dans le mille ! Antoine, neuf ans, s’était rendu compte de l’intérêt humain et pédagogique des embryons de questions philosophiques lancées légèrement dans cette classe d’école primaire. Et par cette phrase, il m’a apporté d’un coup toute la reconnaissance qu’un professeur peut imaginer !

Même en racontant l’anecdote à Bestco peu après, les larmes sont revenues…

Chapeau.

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82 réponses à « L’élève qui m’a fait pleurer. »

  1. Je crois que j’aurais aussi pleuré à ta place, je ne sais pas si c’est parce que je te lis en écoutant de la musique qui m’emporte un peu, mais cela m’a mit les larmes aux yeux!

    1. C’était tellement touchant, je ne m’y attendais pas. Surtout après ce que nous avons vécu ces derniers temps.
      J’ai déjà pleuré deux fois devant cette classe, ils vont finir par en avoir marre :)

  2. Je viens de tomber sur ton article en première page sur hellocoton… je voulais te dire merci. Merci pour ce que tu fais avec ces enfants, et merci de nous avoir fait partager cet instant « magique », de quoi redonner un peu d’espoir en ces temps difficiles. Si j’osais, je te demanderai même de dire merci à Antoine, ce petit garçon si intelligent. J’ai même envie de te dire que tu as sauvé ma journée avec ton article :)

    1. Ton commentaire m’a tellement touché que je l’ai lu à Bestco, ma collègue… Et nous en avons été émues toutes les deux.
      Merci, et j’ai une fierté incroyable d’avoir sauvé ta journée <3 <3

  3. C’est beau! Et tu pourras t’en souvenir à chaque fois que tu commences à désespérer ou te sentir tellement impuissante devant l’actualité (elle peut être quelquefois si douloureuse), tu te rappelleras alors, grâce à lui, que non, tout n’est pas perdu, et que oui il existe beaucoup d’espoir…et même que c’est un peu grâce à toi…

  4. Tu me fait pleuré aussi bordel!!!! Tu me fou souvent la chair de poulette avec tes articles… Puis des rires aussi avec blogo j’adore Merci d’être ce que tu es ❤️ Puis j’espère vraiment te rencontrer lors d’un événement chantilly à Paris je t’y inviterai! Des bisous

  5. J’en ai des frissons aussi tiens…
    Qu’est ce que j’aimerais que mon fils (en CE1) ait une instit de ta trempe et qui sorte des sentiers battus.
    Heureusement, et sans vouloir nous jeter des fleurs, son père et moi abordons avec lui tous les sujets ou presque, on lui laisse la parole, il a toujours baigné dans la musique, les concerts, la peinture, etc… Mais les autres? Dont les parents n’ont pas accès à tout ça? Vaste débat…
    Allez, j’y vais, je t’écris du bureau et je dois récupérer mon p’tit rockeur à la garderie :)

    1. Effectivement nous voyons de nombreuses différences en classe entre les enfants qui sont considérés par leur famille (accompagnés) et ceux dont on ne se préoccupent pas ou qui grandissent avant l’heure, c’est flagrant (et en particulier lors de ces échanges)

  6. Du coup j’ai lu ton article sur la philo et je trouve que c’est une super bonne idée ! Très enrichissant je pense, et qui montre que même si on n’est pas d’accord c’est pas une raison pour se taper dessus. Si seulement les débats à la radio pouvaient se faire sans interruption et sans que tout le monde parle en même temps x’D

    Je crois que tu ne pouvais pas espérer mieux comme reconnaissance ! Comment ont réagi les autres élèves ?

    1. Les signes que j’ai mis en place lors de mes débats leur plaisent beaucoup, il n’en sont pas avares, c’est une méthode que j’ai volée aux hippies, lors des temps de paroles du festival dans lequel j’ai été cet été, c’est ainsi que ça se passait.
      Concernant la réaction des autres élèves, du coup je ne sais pas du tout, car j’ai plongé le nez dans mon cahier pour cacher mon émotion :)
      Le débat a continué quelques minutes après mais sans forcément rebondir sur les paroles d’Antoine.

  7. J’arrête pas de le dire : l’éducation à la citoyenneté (qui comprend la réflexion, l’esprit critique, etc.), il n’y a que ça de vrai ! Il est urgent que les écoles et les profs recommencent à apprendre aux enfants à réfléchir (et ça vaut pour les parents, dont je fais partie, aussi !!!) Bisous ma belle

  8. Je le redis , cette expérience philosophique est absolument formidable , tu es géniale et cela permet aux enfants d’exprimer eux aussi toute la « génialitude » qui est en eux ( toutes mes excuses pour le néologisme , maîtresse )

  9. C’est ce que j’aime dans nos échanges avec les élèves. Parfois, ils comprennent tout instantanément et peu de mots suffisent pour tout dire. C’est juste parfait. Et beau. J’aime tellement notre métier.

      1. C’est magnifique, et quelle chance ont ces élèves de vous avoir Ago.
        Dès l’école maternelle les enfants se posent des questions essentielles. Je suis une enseignante à la retraite, convaincue depuis longtemps qu’un temps d’échange de ce type sur un thème comme le racisme par exemple et tant d’autres, ne peut que leur apporter une richesse de réflexion, et les initier à cette réflexion, à l’esprit d’analyse tout au long de leur vie.
        En grande section de maternelle on pourrait commencer cette démarche passionnante, et l’inclure aussi dans l’emploi du temps des collégiens.
        Car pourquoi attendre les années BAC pour « parachuter » la philo en première, n’intéressant qu’une large minorité de lycéens. Comment sensibiliser l’éducation nationale au sujet?
        La collection « goûters philo » n’existe plus n’est ce pas?

        1. Merci beaucoup pour ce gentil commentaire.
          Pour le moment l’approche est très légère, le temps consacré à ces débats n’est pas très important mais les élèves s’investissent beaucoup dans ces moments. Ils sont généralement impatients de découvrir les sujets et je suis curieuse de savoir quelle est la méthode de chacun pour y réfléchir par eux même (car ils ont un jour pour y penser entre la découverte du thème et le débat à proprement parler, je ne sais pas si vous avez lu mon billet descriptif d’une séance, ici : http://www.agoaye.com/de-la-philo-dans-ma-classe/ )
          Un bon nombre de commentaires (en particulier sur la page Facebook du Huffington) m’a reproché mon approche simpliste, naïve voire ridicule de mon action, j’ai cessé de me justifier et suis de toutes façon convaincue qu’entrer dans des questions philosophiques complexes n’était clairement pas adapté à des enfants de leur âge. Mais les sujets qui les intéressent, les questions qui les touchent peuvent très bien leur permettre de commencer à entrer doucement dans le débat, la preuve.
          Je ne connais pas la collection « goûter philo » cependant je sais qu’il y a des encarts d’interrogations sur un thème précis dans chacun des magazines « Astrapi »

  10. Un formidable moment d’échanges ces débats philo.
    Quel bonheur d’avoir de belles interventions comme celles-là. Ils nous surprennent bien souvent. :)

  11. Cela me fait penser à mon fils et la réaction de certaines de ses institutrices (ouvertes). Réservé mais l’esprit ouvert : un signe d’enfant précoce.
    Malheureusement, tout le corps enseignant n’est pas aussi inspiré que vous semblez l’être.

    1. Il est aussi parfois difficile de composer avec les effectifs terribles des classes et les délais pour finir un programme compliqué. Je les comprends parfois, moi je suis assez anti-conformiste finalement :)

  12. Hello :)
    J’aurais rêvé (et je rêve toujours) de pouvoir avoir un professeur comme toi, qui s’intéresse autant à ses élèves. J’ai eu une prof comme ça, mais c’était au CP et depuis, silence radio : que des gens aussi intéressés par leur métier que par la taille d’une mouche!

    Cet Antoine m’a l’air d’un petit garçon génial, enfaite ton article m’a donné envie de le rencontrer haha ^^

    Bises,
    Victoire

    1. Oh, je te remercie beaucoup pour ce gentil message.
      Je suis impliquée, c’est vrai, mais parfois trop aussi, ça me bouffe l’once de vie privée qu’il me reste encore (euh…)
      Il faudrait que je trouve quand même un juste équilibre, mais tant que je passe des moments comme ceux-ci auprès de mes élèves, alors je suis heureuse :)

  13. […] un profil sur Hellocoton regroupant 302 abonné(e)s et ayant comptabilisé 4 grandes Une (« Être l’exception« , « Maladie nostalgie« , « De pourquoi les week-ends devraient tous durer trois jours« , « Fleurs ou ordures« , « De quoi tu te plains ?« , « Celle qui oubliait » et « L’élève qui m’a fait pleurer« ) […]

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