Pourquoi je ne twitterai pas #PasDeVague !

Malgré le fait que je prenne bien soin de me désinformer avec délectation, comment aurais-je pu passer à côté de la vidéo qui a déclenché tout ceci ?
Une collègue, une voisine, se faisant braquer avec un flingue au sein même de sa classe.

Je n’ai pas douté une seconde de la véracité de cette vidéo, à la différence de certaines personnes pensant qu’au vu de l’hilarité de celui qui filme, du calme du professeur et du vouvoiement de l’agresseur, ça ne pouvait être qu’une mise en scène.
Ce dont je doute en revanche, c’est de l’utilité de ce qui suit… Cet engouement soudain à s’ouvrir, à partager les anecdotes enseignantes sur la difficulté du métier certes, mais surtout sur la volonté d’étouffer et de minimiser de la part des supérieurs.

Alors vous me direz, et avec raison, qu’écrire ce billet expliquant pourquoi je ne m’en mêlerai pas, c’est déjà un petit peu m’en mêler… Ouais, c’est vrai.
Mais face à certains messages que je trouve à la limite de la démagogie, je me pose quand même certaines questions.

Je suis professeur des écoles depuis maintenant 8 ans. J’ai toujours enseigné dans la région où j’habite : autour de Créteil. Dès mon affectation j’ai été mise au courant de ce qui m’attendait, c’était marqué sur mon affectation. J’ai été stagiaire pendant 1 an, puis titulaire remplaçante pendant 5 ans puis aujourd’hui titulaire d’un poste fixe depuis 2 ans et tout ça en (je cite) « Zone Violence ».
Oui oui, c’est comme ça que ça s’appelle ! Comment ne pas être un tout petit peu au jus de ce qui nous attend après ça ?

C’est vrai qu’au départ, quand j’étais petite et que je voulais faire maîtresse, j’avais dans la tête l’image de Laura Ingalls, dans sa petite école de campagne bienveillante, qui sonne la cloche doucement et qui voit ses gentils élèves se précipiter plein de bonne volonté avec leur gamelle en fer blanc et leurs livres attachés avec une ceinture…
J’avoue que je pensais que je ferai le bien, parfaitement et facilement… Que chaque journée se terminerait sur un « merci maîtresse » collégial ahané par des élèves gentils au sourire toujours plus rayonnant que la veille.

Et puis j’ai grandi ! Et puis je me suis rendue compte de la réalité de la vie, genre que le père Noël c’était ma mère, que le prince charmant c’était un salaud et que les rapports entre les gens relevaient de tout sauf de relations bisounours !!

Cependant, il me restait encore quelques illusions avant d’arriver dans le métier, je croyais que j’allais être formée par exemple !
Ce ne fut pas le cas.

Heureusement pour moi, j’avais 30 ans, j’avais du caractère, ce boulot avait été un vrai choix, j’avais travaillé ailleurs avant, j’étais sortie de l’école ! Ce dernier point a été (et est toujours) ma vraie grande force et ma grosse différence par rapport à mes collègues.

Me voici donc, en Zone Violence, parachutée dans une classe de CE2, après environ 2 semaines de formation théorique sur la maternelle (utile), seule, face à 25 paires d’yeux jaugeant la remplaçante !!!
Évidemment que je me suis sentie vulnérable… Mais toujours sur ma pratique, exclusivement sur mon enseignement, seulement sur l’utilité de ce que je leur faisais faire.
Et ça, je l’ai fait depuis ce jour. Où que je sois, sur n’importe quel niveau, de la très petite section de maternelle (élèves à partir de 2 ans, quelle horreur !) à la Segpa (élèves jusqu’à 16 ans, c’est déjà mieux), pour le temps de mon remplacement, qui pouvait aller d’une demi-journée à plusieurs mois.

J’en ai vu passer des moments qui auraient pu m’ébranler… Je me suis cassé l’auriculaire à séparer une bagarre de filles, j’ai été la cible de collègues mesquines, j’ai détesté mes remplacements en maternelle (à en faire des cauchemars cannibales), j’en ai fait des signalements pour mauvais traitements, j’en ai demandé des équipes éducatives, j’ai couru après ces élèves qui mettaient eux-même et les autres en danger, j’en ai plaqué au sol, j’ai même appelé les pompiers pour une crise d’hystérie…

J’ai craqué une fois et une seule. Mais j’étais malade. La dépression volait en rase-motte à ce moment là, apportant avec elle ses petites copines angoisses…
J’ai quitté la classe mais encore une fois j’ai eu plus peur de moi que d’eux, voici ce que j’écrivais à l’époque :

Effectivement, sur le terrain, ils sont un peu chiants, ils testent pas mal et il faut de la poigne. Mais j’en ai… Mais voilà, deux heures après avoir pris la classe, j’ai été prise tout à coup d’une montée de chaleur impressionnante, élévation du rythme cardiaque, jambes qui tremblent et vue brouillée… Panique. Grosse crise de panique !
[…] Je ne pouvais plus m’imposer, je ne pouvais plus rien faire : j’ai eu peur ! Peur de l’image de faible qu’ils pourraient avoir de moi, peur de me laisser dépasser, peur de perdre (encore plus) le contrôle, peur de soudain devenir tout ce que je n’ai jamais été.

[…]

Le plus difficile dans cette histoire, c’est la multitude de doute consécutifs à l’apparition de cette crise d’angoisse…

Et en particulier le pourquoi ?

Pourquoi j’ai angoissé ? Pourquoi à ce moment-là ?
J’ai vécu des situations vraiment bien pires (j’ai été enfermée dans l’infirmerie par un enfant schizophrène, j’ai discuté avec mon agresseur couteau à la main à Jussieu de nuit, je me suis retrouvée à l’aéroport de Dakar sans vol et sans papiers, à la gare de Montpellier de nuit sans train et sans argent, je pars souvent camper seule, à l’arrache, en sauvage ou en festivals…) et je n’ai pas angoissé à ces moments-là !

[…]
Je fais quoi moi si je ne suis plus capable d’exercer ce métier que j’ai choisi et que je suis si persuadée d’aimer ? Et la honte, qu’est-ce que j’en fais de la honte ?
Parce qu’évidemment que je suis péteuse, j’ai abandonné alors que je suis forte, alors que j’essaye par tous les moyens d’irradier une image de force à tous ceux que je croise, et notamment dans mon boulot. Pas seulement parce qu’il le faut, mais aussi parce que normalement je suis forte !

Mais si ça c’était avant ? Et si aujourd’hui j’étais contaminée, usée, malade ou tout simplement vieille ? Et si je devais tout remettre en question parce que je ne suis plus capable, tout simplement, plus jamais….

Aujourd’hui j’en suis là. Je doute maintenant de ma force d’avant. Et je suis honteuse, sans doute plus que jamais…

Et j’ai toujours eu horreur de douter.

Billet du 21 janvier 2014

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, l’enseignement encore moins ! J’en ai toujours été consciente et c’est pour cette raison que je m’en suis toujours bien sortie, même après cet épisode.

C’est très difficile de ne pas paraître condescendante en disant ça mais, pour moi, #PasDeVague c’est la réponse d’une administration mollassonne (ce n’est pas un secret hein), à des enseignants qui ne sont jamais sortis de l’école et ne se sont pas affranchis de l’idée d’un « maître »/supérieur hiérarchique prêt à les épauler et/ou les réprimander.
Et c’est surtout l’histoire d’une démission. Voulez-vous que je vous la raconte ?

Il était une fois, l’histoire d’une démission.
Démission d’une administration qui étouffe le mal-être de ses employés
Démission des employés qui ne se sentent pas assez considérés
Démission des parents qui peinent à inculquer des valeurs
Démission des enfants qui ne trouvent pas le cadre dont ils ont besoin pour éviter la dérive
Démission d’une société qui met en avant la cupidité et l’inculture en tête de gondole du divertissement populaire
Démission d’une humanité qui se fout du vivant

Chacun doit juste composer avec ça !

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Published by Agoaye

Dans un univers parfait, Agoaye aurait Hugh Jackman pour boyfriend, un budget informatique/nouvelles technologies illimité et une carte haute-fidélité chez Lush... Dans notre monde, la réalité est bien différente !

6 Comments

  • Kiara Papillon

    23 octobre 2018 at 11 h 12 min Répondre

    Je ne suis pas tout à fait d’accord. J’ai voulu participer à ce hastag pour montrer que ça n’arrive pas que dans les « zones de violence ». Que partout ça peut arriver, les violences verbales ou physiques. Et que ça ne concerne pas que les milieux défavorisés. Loin de là.
    Je crois que c’est l’expression d’un ras-le-bol. Et en disant aux enseignants de composer avec ça et de la fermer, tu participes à ce « pas de vague ». Alors qu’il faut faire des vagues. Il faut que ça cesse. Ce mal être des enseignants au travail. Ce mal être des élèves, qui sont eux aussi victimes de ce #PasDeVague.
    Quand ma collègue m’a harcelée jusqu’a me pousser au burn-out, j’ai pas fait de vagues. On m’a clairement fait comprendre de me taire. J’ai été victime de violences sexuelles. Et ce #pasdevague à l’époque m’a fait autant de mal : c’est a la victime de se taire. C’est de sa faute. Elle l’a bien cherché. Cette omerta fait énormément de mal aux profs. Et pouvoir le dire, même sur Twitter, ça fait du bien. Ça soulage. Même si ça ne changera pas grand chose, même si notre ministre est à côté de la plaque.
    Quand on traite mal les profs, on traite mal les élèves. La violence engendre la violence.

    • Kiara Papillon

      23 octobre 2018 at 11 h 16 min Répondre

      Et ma tablette suprime les accents sur les a. Désolée.

    • Agoaye

      23 octobre 2018 at 11 h 27 min Répondre

      Mais c’est le quotidien de tout le monde partout !!!!!
      Regarde les hostos, regarde le privé, regarde les agriculteurs, regarde la grosse enculade du code du travail par les gouvernements pas si anciens !

      Nous ne sommes pas SI mal lotis, et même en Zone Violence, c’est ce que je voulais dire avec ce billet. (Je n’ai pas parlé des autres zones d’enseignement vu que je les connais peu (à part à travers les livres de Princesse Soso, ou bien ma collègue au fin fond de sa montagne qui a une classe unique dont un élève schizophrène), mais j’imagine évidemment que c’est peu ou prou la même chose, le même climat.)

      Sauf que c’est partout ! Dans tous les corps de métiers…

      Et que moi je me dis qu’avec ce que je gagne, si je compare…. Ben je ne suis pas à plaindre et cette mode m’agace :/

      • Kiara Papillon

        23 octobre 2018 at 11 h 41 min Répondre

        Je sais bien que c’est partout pareil. Et c’est bien ça le pire. Personne n’ose jamais parler. Et quand certains le font, on leur dit qu’ils auraient mieux fait de se taire.
        Pour moi dire à un enseignant qui a été violenté, agressé, de se taire c’est comme dire à un enfant battu ou a une femme violée de ne pas parler. Quand un prof veut porter plainte, on lui demande s’il a des preuves, s’il est sûr de bien vouloir le faire, etc. C’est pareil.
        Je connais pas mal de profs qui ont changé de métier. Qui ont quitté l’éducation nationale, qui gagnent beaucoup moins bien leur vie et qui sont bien plus heureux. Parce qu’ils ne vivent plus dans un climat de stress, de violence.
        Ce #pasdevague concerne aussi les élèves. On cache le harcèlement, parce qu’il faudrait faire des conseils de discipline, parce qu’il faudrait exclure et que ça fait tache. Ça concerne aussi la violence des parents envers les profs. Ça concerne aussi la violence des profs envers les élèves. J’ai une collègue qui a harcelé et humilié des élèves pendant des décennies. Malgré les plaintes au Rectorat, elle est restée jusqu’à la retraite (elle a été poussée dehors mais elle a eu sa retraite complète). Ce pas de vague c’est accepter la violence, la cautionner.
        On s’étonne que les élèves soient violents. Mais c’est toute la société qui est violente. Il faut prendre le problème à la base.
        Ce hashtag permet de montrer le quotidien des profs ou la réalité de ce metier a celles et ceux qui ne l’exercent pas et qui en ont une image erronée. Que c’est pas isolé et que comme tous les salariés, on peut avoir des problèmes au travail, contrairement à l’idée de vie cool et tranquille qu’on attribue à ces privilégiés de fonctionnaires.
        Et puis, ça m’a permis de remettre certaines personnes à leur place, qui croient que la violence des élèves n’existe qu’en REP et REP+, qu’il faut retirer les allocs aux parents.
        Mais je ne suis pas naïve, comme #metoo ça va retomber et on va mettre un couvercle sur les problèmes. Rien ne va changer.

  • Stéphanie

    23 octobre 2018 at 11 h 44 min Répondre

    Je ne suis pas enseignante mais AESH et j’ai connu une situation où on m a demandé de me taire, pas directement mais on me l a bien fait comprendre.
    J accompagnais un CP. Violent verbalement et physiquement avec tout le monde mais principalement moi, vu que j étais celle qui le suivais tout le temps. J’ai eu droit à je cite :  » putain, sale conne, grosse putain de ta race, va chier, va te faire baiser sale conne » et j en passe (oui de la part d’un enfant de CP). J ai également eut le droit à des coups dans le ventre, le bas ventre, à la tête, des coups de tête, dans le genou, des griffures, des morsures et j en passe. J ai tenu de septembre à février.
    Lorsque j en parlais à ma supérieur de l époque, on me répondait qu ils ne pouvaient rien faire. En classe, le directeur, qui était également son maître, nous disait je cite : à la prochaine ESS, faut qu on déballe tout, on ne peut pas le garder, il lui faut une structure spécialisée ». Pas de soucis, avec sa décharge, on se sentait entendue, soutenue mais voilà, le jour de l ESS il s’agit écrasait devant les parents, l enseignant référent, la psy scolaire et le médecin scolaire. On se retrouvait comme 2 pauvres connes à dire ce qui se passait réellement mais lui il mobilisait tout !
    Un jour j’ai clairement dit à a sup, soit tu me changer d école, soit un jour cela va partir tout seul ! Elle m a alors mis la main sur l’épaule et dit : »tu ne te rends pas compte à quel point tu lui fais du bien à ce gosse, tu es là, ta présence est précieuse, tiens bon »
    Ben voyons c est clair que ma présence fait du bien, je sers de punching-ball !!

    Un jour je suis rentrée en pleurs à la maison. Mon mari m a dit que cela suffisait comme cela, que je devais réagir. Je suis allée voir mon assurance scolaire pour avoir un soutien psychologique, je ne voulais pas faire de vague (apparemment cela est mal vu).
    Lorsque je suis arrivée, ils m ont mis dans une salle et ont appelé un service. La dame que j’ai eut au tél a été horrifiée par mon histoire. M a dit que j aurai du porter plainte à la dernière aguerris de violence (j ai boîté du genou pendant une semaine et j ai eu l oreille droite rouge et enflée pendant 3 jours…). Je lui ai dit que cela ne se faisait pas ! M a répondu mais madame, vous n êtes pas un punching-ball, vous n êtes pas payée pour vous faire taper dessus et insulter !! Vous êtes un être humain pas un chien !
    Je n’ ai pas porté plainte pour autant mais j ai demandé à aller ailleurs… Mon assurance m a appuyée et de mauvaise grâce on m’a mise ailleurs enfin.

    On m a remplacée auprès de cet enfant, avec plus d heure car forcément cela allait arranger les choses… L enfant a finit par l’ordre au sang le maître (et directeur) et l AVS qui m a remplacée n a pas tenu 2 mois je crois.

    Alors ne pas faire de vague, je ne suis pas certaine que cela arrangé les choses. Je pense qu il faut parler, partager. Avant je me taisais, aujourd’hui je suis syndiquée et je me bat. Cela fait fait avancer tout doucement les choses, pas très vite mais cela avance.

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